Publié le 20 Aug 2026 - 17:26
DE L’IDÉAL SOUVERAINISTE AU MIRAGE POPULISTE

Sonko et l’impossible héritage

 

Ousmane Sonko n’est pas, en aucun cas, l'héritier de Cheikh Anta Diop et de Mamadou Dia, n'en déplaise à Boubacar Boris Diop, manifestement égaré par le prisme partisan. En endossant une telle filiation, Boris Diop fait preuve d’un aveuglement regrettable, s’imaginant pouvoir imposer sa grille de lecture aux Sénégalais.

Assimiler le leader de PASTEF à ces géants de l'histoire constitue une imposture à la fois éthique et intellectuelle. Il est un devoir de respecter la mémoire de ces pionniers dont l'œuvre n'entretient aucun rapport avec le messianisme d'Ousmane Sonko. Ce dernier ne possède ni la probité, ni l'épaisseur épistémique de ces figures tutélaires du panafricanisme et du souverainisme.

Quels sont les critères et les principes sur lesquels se fonde-t-on pour identifier un héritier politique et idéologique ? Pour identifier l’héritier politique et idéologique d’une grande figure de l’histoire, la science politique ne se fie pas aux simples déclarations d’intention. Elle s'appuie sur un faisceau de critères objectifs et de principes rigoureux, permettant de distinguer la filiation authentique de la simple captation d'héritage.

Ceci repose, d’une part, sur la concordance doctrinale et épistémologique, par laquelle l’héritier partage pleinement la doctrine idéologique et la démarche politique du devancier (le projet de société, le rapport à l'État, la vision de l'économie), au lieu de se borner à en reprendre les slogans. D’autre part, l'héritier doit impérativement adopter une éthique du comportement en faisant preuve, dans sa pratique, de la même rigueur morale que son prédécesseur.

À cela s’ajoute le refus du providentialisme : là où le populisme repose de manière exclusive sur la figure d'un leader messianique, l'héritage authentique s'adosse à un corpus de textes, une méthode rigoureuse et une école de pensée.

La doctrine de Mamadou Dia et de Cheikh Anta Diop s'appuie sur un socle idéologique solide, guidé par la vision claire d’un idéal politique rigoureusement défini. Le savant et l'homme d'État ont adossé leur engagement sur des fondements doctrinaux, politiques et scientifiques avérés, et non sur la rhétorique populiste d’un messianisme outrancier. Face aux agitations et aux simplifications qui saturent l'espace public sénégalais, il devient impératif de retourner aux sources de la pensée décoloniale de notre pays. L’idéal souverainiste authentique ne saurait se réduire à un slogan électoral ou à une posture de manipulation ; il s’enracine dans la complémentarité historique de ces deux figures du nationalisme africain. Là où ces grandes figures privilégient la hauteur scientifique, la nuance et la construction méthodique, Sonko s’inscrit dans l'invective, la simplification populiste ou la dictature du verbe.

Bien que s'exprimant dans des registres distincts, les trajectoires de Cheikh Anta Diop et de Mamadou Dia convergent pour dessiner les contours d'une émancipation globale, combinant exigences scientifique, économique et éthique. Le point de jonction ultime, et sans doute le plus crucial à l'heure actuelle, demeure leur éthique du pouvoir. Ni Cheikh Anta Diop ni Mamadou Dia n'ont cédé à la démagogie ou à la tyrannie du verbe. Tous deux ont payé au prix fort leur intransigeance face au régime de Léopold Sédar Senghor : douze années de réclusion criminelle dans la forteresse de Kédougou pour le premier, et une marginalisation académique systématique pour le second.

Chez Cheikh Anta Diop, les fondements du projet panafricaniste reposent sur une triple démarche scientifique, historique et politique visant à restaurer la conscience historique africaine et à bâtir un État fédéral unifié. Ce panafricanisme s'appuyait sur des démonstrations empiriques rigoureuses et non sur des constructions purement discursives, évitant ainsi l'écueil de la rhétorique populiste. Le projet politique de l’auteur de Nations nègres et culture visait le réveil des consciences à travers une herméneutique approfondie des fondements de la civilisation égypto-nubienne. Concernant Mamadou Dia, son action politique reposait sur un idéal souverainiste, endogène et méthodiquement planifié.

Complémentaire mais distinct de l'approche purement culturelle de Senghor, son modèle est communément théorisé sous le concept de socialisme africain à ancrage spirituel. Sa vision de la souveraineté récusait le double piège du capitalisme et du communisme doctrinaire. Sa doctrine plaçait l'épanouissement intégral de l'être humain, et non la logique de profit, au centre du développement économique. Mamadou Dia est ainsi entré dans l'histoire comme un homme d'État d’une probité morale absolue et d'une intégrité financière irréprochable, luttant farouchement contre le népotisme, la corruption, l'affairisme et le clientélisme politique au sein de l'Union Progressiste Sénégalaise (UPS).

C'est précisément la densité de cet héritage politique qui exclut tout amalgame avec la dynamique populiste d'aujourd'hui incarné par le dirigeant de PASTEF. Tandis que Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia nous ont légué des doctrines scientifiques solides, des schémas de développement rigoureux et une intégrité financière irréprochable, l'arène politique sénégalais sombre trop souvent dans le réductionnisme identitaire, le repli tribal et le rejet de l'altérité. Toute la démarche d'Ousmane Sonko s'est articulée autour de cette stigmatisation de l'autre. Prisonnier d'un absolutisme moral et du mirage de la table rase, il édifie un modèle politique déconnecté de tout ancrage et de toute assise idéologique véritable. L'épreuve des réalités étatiques, lors de sa posture de premier ministre,  lui a révélé que prétendre anéantir l'existant pour reconstruire à partir de rien mène invariablement à l'impasse.

L'ensemble des outrances oratoires qui émaillent la rhétorique des militants de  PASTEF découle directement de cette conjonction entre l'obsession de la pureté et le culte de la rupture radicale. Le vice fondamental de la rhétorique populiste consiste à faire accroire que les institutions de l'État (ou « le système », pour reprendre leur terminologie) s'apparentent à un mécanisme mécanique que l'on pourrait désassembler et réagencer selon un canevas idéalement préconçu.

Dans cette volonté délibérée de rompre avec l'existant, PASTEF a ambitionné de refonder l'espace politique sénégalais sur des concepts purement théoriques. Pourtant, les structures étatiques qu'il fustige - à tort ou à raison - ne forment pas un engrenage démontable, mais constituent un système  sédimenté sur plusieurs décennies. Prétendre effacer cette trajectoire historique dans la gouvernance de notre pays témoigne d'une prétention intellectuelle démesurée. Dès l'instant où s'installe la volonté de façonner un ordre social parfaitement immaculé, le moindre vestige du monde antérieur est assimilé à une anomalie ou à une flétrissure.

C'est sur ce terreau précis que prospère le populisme. Cette trajectoire fait écho aux dérives jacobines de la Révolution française, caractérisées par la diabolisation du passé et la traque des anciens gouvernants. Par cette dynamique,  le populisme s'oblige à diaboliser  quiconque refuse de s'aligner sur sa ligne. Hannah Arendt a magistralement démontré que l'obsession totalitaire pour l'orthodoxie idéologique ouvre la voie à l'autoritarisme. Ce processus s'amorce d'abord par un absolutisme discursif, qui trouve une résonance manifeste dans la propagande des militants et sympathisants de PASTEF. Sous l'effet de cette intimidation verbale, lorsque les faits démentent le dogme, c'est la réalité elle-même et tous penseurs critiques, qui sont  disqualifiés et condamnés à disparaître.

Il en résulte une exigence d'orthodoxie militante où la recherche du compromis démocratique est assimilée à une forfaiture. On en vient à privilégier le chaos ou le déchirement brutal plutôt qu'une transformation progressive et perfectible du modèle en place. Ce populisme archaïque n'entretient aucun rapport avec l'authentique projet souverainiste et décolonial porté par nos illustres devanciers que sont Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia qui n’ont jamais promis la mort à leur bourreau Léopold Sédar Senghor.

Il faut avoir le courage et la lucidité intellectuelle pour comprendre que le  prétendu «Projet » de PASTEF s'apparente à une mystification politique majeure, adossée à l’illusion d’une identité qui définit les  militants de Sonko comme les seuls sénégalais imbus de la vertu patriotique dans le pays. La souveraineté ne saurait se réduire à une posture d'invective ou de dérive verbale ; elle impose une profondeur épistémique, une éthique de la responsabilité et une planification méthodique.

Face au délitement identitaire du débat public, la responsabilité des intellectuels libres est de rappeler que le panafricanisme et le souverainisme authentiques requièrent une exigence scientifique et une exemplarité éthique absolue. Devant la montée des antagonismes, de l'essentialisation et de la fragmentation tribale de notre paysage politique, les penseurs indépendants doivent s'ériger contre l'hégémonie du verbe. Si nous laissons ces querelles d'ego et ces dérives discursives s'enraciner au sommet de l'État dans l'espace public, nous condamnons l'avenir du Sénégal à basculer sous la coupe d'autres structures organisées.

Pr Amadou Sarr Diop Enseignant-chercheur

Section: 
RAPPEL À DIEU DU DR AMADOU GUEYE DIOUF : Le bistouri rangé à jamais
SÉNÉGAL : La vérité, l’exigence de cohérence et la responsabilité de gouverner
Médina Gounass souffre d’un manque criant d’infrastructures sanitaires
NIGER : Une “mutinerie”, aux allures d’un coup d’État manqué
Réponse à la lettre ouverte de M. Yéro Metah
ALIOUNE BADARA CISSÉ : J’ai perdu un frère le Sénégal a perdu une voix, la République a perdu une conscience !!!
BAATU BËL BI - LA VOIX DE L'ESTUAIRE KIIRAAY et PASTEF face aux locales de 2027 : Ce que l'histoire électorale dit. Ce que la sociologie confirme. Ce que les chiffres démontrent
Au-delà des batailles du pouvoir, le peuple
Pourquoi une caisse noire du président ne devrait pas choquer 8 les citoyens sénégalais ?
COMMÉMORATION DE LA JOURNÉE AFRICAINE DE LA MÉDECINE TRADITIONNELLE, LE 31 AOÛT : Le paradoxe sénégalais
MON COMMENTAIRE DE L'OUVRAGE : L’École : mon choix, ma passion !
El Hadji Malick SY, une Maxime par Excellence
RACISME, XÉNOPHOBIE ET STIGMATISATION EN AFRIQUE : Horizon Sans Frontières lance un observatoire pour agir, alerter et protéger !
LETTRE OUVERTE À M. SERIGNE MBOUP, MAIRE DE KAOLACK* Actes de compromission avec l’ambassadeur d’Israël
Le “Projet” à l’épreuve de la session extraordinaire du Parlement
NOUVEAU CODE DU TRAVAIL : Penser l’emploi au-delà du salariat
LES INONDATIONS À DAKAR : Le Plan Jaxaay, révélateur d’incohérences politiques
Mimi Touré, la faiseuse de destins
LE MUSÉE AFRICAIN DU FUTUR : Un patrimoine vivant au service de la création et des publics
Le mépris du peuple est aussi est un symptôme de l’aliénation systémique