La commande publique fait sa mue

Avec plus de 76 % de la valeur de la commande publique, les marchés de travaux constituent un puissant levier pour lutter contre les changements climatiques et les inégalités sociales. L'ARCOP sonne la mobilisation pour un changement de paradigme.
Passer de la théorie aux actes. C'est la volonté des pouvoirs publics en matière d'achats durables. Réunis depuis hier pour trois jours à Dakar, l'ARCOP et les acteurs de la commande publique se penchent sur les modalités pratiques pour rendre effectif le dispositif déjà existant dans le Code des marchés publics. De l'avis du directeur général, Dr Moustapha Djitté, la commande publique doit être un levier de transformation des modes de production et de consommation. « Avec près de 3 000 milliards de FCFA mobilisés chaque année, la commande publique représente un puissant levier pour agir sur nos modes de consommation et de production. C'est pourquoi l'ARCOP a engagé un chantier important pour mieux intégrer les exigences environnementales et sociales dans la commande publique », a déclaré le directeur général de l'ARCOP.
Selon lui, un travail important a déjà été fait dans le cadre de la modification des textes législatifs et réglementaires. Il a ainsi été procédé à la relecture des dossiers types pour les adapter aux nouvelles exigences, indispensables pour des projets climato-intelligents. Le défi maintenant, c'est de travailler à les rendre effectifs. Dans cette perspective, il a annoncé la mise en place d'un Comité de pilotage chargé d'élaborer une Stratégie de l'Achat durable, qui sera déclinée à travers un plan d'actions spécifiques. « Notre objectif est de faire en sorte que la durabilité soit inscrite dans les réalités du marché et ne reste pas limitée à des critères théoriques », a souligné le régulateur en chef.
Pour une nouvelle stratégie d'achats publics durables
Embouchant la même trompette, le secrétaire général du ministère de l'Environnement et de la Transition écologique a magnifié l'initiative, en soutenant que l'environnement doit être au cœur de chaque décision d'investissement. « Il doit être à la base de la définition des standards auxquels doivent répondre les investissements publics et amener les acteurs à anticiper les impacts environnementaux des politiques et des projets », a souligné Monsieur Fodé Fall, faisant savoir que le département de l'Environnement compte jouer pleinement son rôle dans ce changement de paradigme. « Il faut faire en sorte que la transition écologique ne soit pas seulement une ambition inscrite dans nos politiques, mais qu'elle se traduise concrètement dans la manière dont l'État investit, construit, achète et gère ses ressources », renchérit-il.
Pour matérialiser cette ambition, le directeur général de l'ARCOP est revenu sur quelques défis à relever. « Il faut répondre à certaines difficultés qui peuvent freiner le développement des achats durables et circulaires : c'est la perception d'une offre insuffisante, ce sont les coûts jugés plus élevés ou encore les réticences de certains fournisseurs et constructeurs à répondre à des appels d'offres intégrant des critères d'économie circulaire », a indiqué le DG de l'ARCOP.
Ancien de l'institution, Monsieur Ely Manel Fall a insisté sur l'aspect coût. Pour lui, si cet aspect n'est pas correctement pris en charge, notamment pour sensibiliser les décideurs, cela peut constituer un frein. « Nous sommes dans un contexte un peu difficile, où l'autorité est plus prudente. Acheter durablement, c'est un surcoût dans le court terme, même s'il peut être amorti dans le moyen long terme. Malheureusement, le politique lui ne le voit pas ainsi. Il gère un quotidien », a averti le spécialiste des marchés publics, qui insiste sur la nécessité de l'engagement politique pour mener à bien la mission.
Le défi du coût et de l'adaptation
Pour la représentante d'Eiffage Sénégal, les décideurs devraient plus s'orienter vers la durabilité au lieu de ne regarder que le moins-disant qui peut revenir plus cher sur le moyen long terme. « Je pense qu'il nous faut un changement de mentalité. Oui, le durable peut coûter plus cher à l'instant, mais si on réfléchit sur le long terme, ça peut coûter beaucoup moins cher », a plaidé Mme Missira Keita, qui est également revenue sur les nombreuses innovations de son entreprise en matière de construction durable, notamment à travers ses installations, l'approvisionnement en carburant, l'efficacité énergétique, la gestion des eaux usées et autres déchets.
Mme Keita a aussi mis l'accent sur la nécessité de la formation et de la mise à niveau non seulement des entreprises – des PME en particulier – mais aussi des autorités contractantes pour des dossiers d'appel d'offre clairs et concis. Elle a donné l'exemple des critères vagues que certaines AC intègrent dans les DAO. « Un jour, j'ai été interpellée par notre bureau d'étude de prix qui répondait à un appel d'offres. Dans le dossier, on nous demande l'acquisition d'équipements durables. J'avoue que je ne savais pas de quoi il s'agissait. Ce genre de rencontres est donc très important pour clarifier ces aspects », a-t-elle expliqué pour montrer qu'il y a encore du chemin à parcourir.
Nécessité d'alignement entre le privé et le public
Pour une commande publique durable, l'autorité mise surtout sur les marchés de travaux qui engloutissent plus de 76 % de la valeur de la commande publique. Dans ces marchés, il y a le bâtiment qui pourrait être un excellent levier pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, à travers notamment la réduction de la consommation d'énergie. En effet, rappelle le DG de l'ARCOP qui cite des données de Global ABC, le secteur résidentiel représentait, en 2021, 44,6 % de la consommation finale d'énergie, tandis que la consommation d'électricité dans les bâtiments devrait augmenter de plus de 200 % entre 2013 et 2030.
Il ressort des différentes présentations que la durabilité, selon la loi sénégalaise, ne se limite pas seulement à l'aspect environnemental. C'est aussi la prise en charge des aspects économiques à travers notamment l'inclusion des PME, mais aussi des facteurs sociaux. L'autorité compte surtout sur la mobilisation de tous les acteurs pour atteindre cet objectif, y compris le secteur privé. « Il faut noter que la commande publique, si elle est préparée par l'État, la mise en œuvre, c'est le secteur privé. Si le secteur privé et le secteur public ne sont pas alignés sur la nécessaire préservation de l'environnement, l'objectif ne sera jamais atteint », a plaidé le DG de l'ARCOP.
Mor AMAR






