Diomaye sermonne les jeunes

En installant hier le Conseil consultatif des jeunes du Sénégal, le chef de l’État a consacré une large partie de son adresse à l’usage des réseaux sociaux. TikTok, Telegram et Instagram ont été directement ciblés. Au-delà du temps passé devant les écrans, Bassirou Diomaye Faye a appelé à une utilisation plus responsable du numérique et à davantage d’efforts pour acquérir des connaissances.
Le Conseil consultatif des jeunes du Sénégal (CCJS) a officiellement pris ses quartiers. Mais, hier au Grand Théâtre national, ce n’est pas seulement une nouvelle instance que Bassirou Diomaye Faye a installée. Le président de la République a aussi saisi l’occasion pour s’adresser à une génération dont une partie de la vie se déroule désormais sur les écrans. Son message a été direct : « Nous devons vous dire d’arrêter TikTok, Telegram et Instagram parce qu’effectivement c’est chronophage, cela prend votre temps et cela ne remplace pas la connaissance », a-t-il déclaré, selon le compte rendu de Senego.
Le chef de l’État a toutefois assorti cette injonction d’une nuance, reconnaissant l’utilité de ces outils lorsqu’ils sont utilisés pour rechercher quelque chose de précis et non comme une simple occupation. Le président ne s’est pas arrêté à la question du temps d’écran. Il a également mis en cause certains usages de la parole numérique. « Il est fréquent, de nos jours, de se cacher derrière un téléphone pour tenir des propos qu’on n’aurait jamais osé dire face à face », a-t-il relevé.
Cette remarque touche à une réalité devenue familière dans le débat public sénégalais. Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des espaces de divertissement. Ils sont devenus des lieux d’information, de mobilisation, de confrontation d’idées et parfois de polémique. Un responsable politique peut aujourd’hui être interpellé directement par un internaute. Une décision gouvernementale peut susciter, en quelques heures, des milliers de réactions. Une vidéo peut faire émerger un sujet qui n’était pas à l’agenda des pouvoirs publics. Les jeunes ne sont donc plus uniquement des destinataires de la communication publique : ils en sont aussi devenus des producteurs et des diffuseurs.
C’est dans cet environnement que le président demande davantage de « patience, d’écoute et de pédagogie », tout en appelant à un usage utile des outils numériques. Le propos pose ainsi une question qui dépasse TikTok ou Instagram : comment concilier liberté d’expression numérique, responsabilité individuelle et qualité du débat public ?
Une jeunesse à consulter… mais qui n’attend pas toujours d’être consultée
Le timing du message n’est pas anodin. Il intervient au moment où l’État met officiellement en place une structure destinée à organiser le dialogue avec les jeunes. Le CCJS doit précisément constituer un cadre de consultation entre la jeunesse et les pouvoirs publics. Mais cette jeunesse dispose déjà d’une multitude de canaux pour faire connaître ses préoccupations. Associations, collectifs, mouvements citoyens, organisations professionnelles, créateurs de contenus et simples internautes occupent quotidiennement l’espace numérique. Le nouveau Conseil arrive donc dans un paysage où la parole des jeunes est déjà abondante, diverse et parfois difficile à canaliser. L’enjeu ne sera pas seulement de faire parler les jeunes, mais de déterminer comment recueillir une parole qui ne passe pas nécessairement par les structures traditionnelles de représentation.
Des conseillers attendus sur du concret
Le président de la République n’a d’ailleurs pas présenté le CCJS comme une simple chambre d’enregistrement des préoccupations de la jeunesse. Il a demandé aux conseillers de produire des avis « précis, chiffrés, praticables ». Cette exigence donne une autre dimension à la mission de la nouvelle instance. Les questions auxquelles elle devra s’attaquer sont déjà largement identifiées : emploi, formation, financement, entrepreneuriat, compétences numériques, insertion professionnelle ou encore perspectives offertes aux jeunes dans les territoires.
Le défi sera donc de passer de la remontée des préoccupations à la formulation de propositions suffisamment documentées pour peser dans la décision publique. La tâche est d’autant plus délicate que le CCJS devra trouver son identité dans un environnement institutionnel qui compte déjà plusieurs dispositifs consacrés à la jeunesse. Sa légitimité dépendra donc aussi de sa capacité à produire des résultats et à éviter de devenir un cadre supplémentaire de consultation sans effet visible sur les politiques publiques.
Le discours présidentiel contient finalement un paradoxe. Au moment où l’État installe un Conseil pour mieux dialoguer avec les jeunes, le chef de l’État leur demande de prendre leurs distances avec certaines plateformes qui constituent précisément l’un de leurs principaux espaces d’expression. Mais le propos de Diomaye Faye ne porte pas uniquement sur les réseaux. Il renvoie à une conception plus large de ce que doit être, selon lui, la jeunesse dans le Sénégal qui se construit.
Il l’a invitée à consacrer davantage de temps à la connaissance, à la formation et à l’acquisition de compétences. Le numérique, dans cette perspective, ne devrait pas être abandonné, mais utilisé autrement : comme un outil d’apprentissage plutôt que comme un simple consommateur de temps. La question devient alors moins celle de savoir si les jeunes doivent être présents ou non sur TikTok, Instagram ou Telegram que celle de ce qu’ils y font et de ce qu’ils en retirent.
Entre la salle du Conseil et l’écran du téléphone
Le CCJS devra désormais composer avec cette nouvelle réalité. Dans une salle institutionnelle, ses membres seront appelés à formuler des recommandations et à dialoguer avec les pouvoirs publics. Sur les réseaux, d’autres jeunes continueront à commenter les décisions, à interpeller les autorités et à faire émerger leurs propres sujets. Les deux espaces ne sont pas nécessairement contradictoires. Mais ils ne parlent pas toujours le même langage.
C’est peut-être là que se trouve le premier véritable défi du nouveau Conseil : réussir à faire le lien entre la parole institutionnelle et celle, beaucoup plus spontanée, qui circule chaque jour sur les écrans. Hier, Bassirou Diomaye Faye a installé le CCJS. Il a aussi adressé un avertissement à la génération numérique. Entre les deux, une question reste entière : comment faire de cette jeunesse connectée une force de proposition sans chercher à la faire entrer entièrement dans les cadres institutionnels ?






