Comment Pape Thiaw a perdu le Nord
Deux matches, deux défaites, et un destin qui ne tient plus qu'à un fil. Englués dans le tournoi nord-américain, les Lions de la Teranga payent le prix fort d'un naufrage tactique. Au banc des accusés : le sélectionneur national Pape Thiaw. Retour sur la faillite de l’homme qui a égaré son football de l'autre côté de l'Atlantique.
Entre le Pape Thiaw qui a remporté la dernière Coupe d'Afrique des nations avec des choix éclairés et ses approches tactiques enviables et celui de cette présente Coupe du Monde, il y a deux classes d'écart. En un mot, ce n'est plus le même sélectionneur. Thiaw a surtout été perdu par son entêtement à conserver ses cadres vieillissants dans son onze de départ.
L'obsession des cadres
Un pilier par ligne : Kalidou Koulibaly en défense, Idrissa Gana Gueye au milieu, Sadio Mané en attaque. Pape Thiaw a calqué son plan de jeu sur une colonne vertébrale historique, refusant de voir l'usure du temps. Si l’expérience reste une vertu cardinale dans le sport de haut niveau, son dosage doit être minutieux.
À titre de comparaison, les projets européens les plus modernes — à l'instar du Paris Saint-Germain ou du Real Madrid — ont triomphé en s'appuyant sur une jeunesse triomphante, ne conservant qu'un nombre ultra-limité de trentenaires (comme Marquinhos ou Modric) pour encadrer le vestiaire. Car le football moderne exige de l’intensité, du rythme et de la fraîcheur, de la vitesse. Un changement de paradigme mondial que le technicien sénégalais semble avoir superbement ignoré lors des deux premières sorties de son équipe.
Mais, surtout, il se montre sourd et aveugle aux signaux d’usure et de déclin envoyés par ses cadres. Le capitaine Koulibaly est pratiquement impliqués dans tous les buts encaissés par le Sénégal, depuis le début de la compétition. Il est court physiquement et a eu la malchance de devoir se coltiner les deux meilleurs avant-centres du monde (Mbappé et Halaand). Deux monstres physiques qui lui ont fait vivre l’enfer.
Gana Guèye est clairement sur la jante, avec une saison dense en Premier League, entrecoupée par une CAN qui a éprouvé les organismes des joueurs. Il a multiplié les pépins physiques, en fin de saison en club. Sa préparation pour le mondial a été tronquée, mais le sélectionneur s’est entêté à le titulariser, alors qu’il dispose de joyaux sous la main (Habib Diarra (Sunderland), Pathé Ciss (Rayo Vallecano), Pape Matar Sarr (Tottenham Hotspur) et Bara Sapoko Ndiaye (Bayern Munich)).
Sadio Mané continue à bénéficier de la confiance de Pape Thiaw, alors qu’il ne fait plus de différence, en un contre un. Son apport offensif est minime. Mais, le sélectionneur continue à se priver de la puissance, de la technique et de l’explosivité d’un Assane Diao qui aurait pu apporter sa fougue et son culot, lors des deux premiers matchs.
Clairement Pape Thiaw est atteint du syndrome Joachim Löw, du nom de l’ancien sélectionneur allemand qui avait refusé de tourner la page des champions du monde 2014. La Mannschaft avait raté dans les grandes largeurs les grandes compétitions suivantes, jusqu’à son départ, à l'issue de l'Euro 2021, après 15 années à la tête de l'équipe d'Allemagne.
Une préparation ratée, des signaux d'alarme ignorés
Le ver était pourtant dans le fruit dès la phase préparatoire. Les deux matches amicaux disputés juste avant le Mondial face aux États-Unis et à l’Irak (soldés par une défaite et un nul) sonnaient déjà comme de sérieux avertissements.
Certes, ces rencontres amicales servent moins de laboratoire pour expérimenter de nouvelles formules tactiques que de conditionnement pour bien entrer dans sa compétition. Elles ont ainsi l’objectif d'enclencher une dynamique positive. Or, en échouant à l'emporter, notamment face à une équipe d’Arabie Saoudite largement à la portée des Lions, Pape Thiaw a laissé le doute s'installer et a brisé l'élan psychologique indispensable avant d'aborder une phase finale de Coupe du Monde.
Le sélectionneur a utilisé ces matchs pour poursuivre son laboratoire, en ayant des compositions d’équipe expérimentales. Ses Lions ont affronté des équipes motivées qui cherchaient à se rassurer. Ils ont été bousculés et souvent dominés. Cela a eu des répercutions négatives sur les joueurs et leurs suiveurs. Pape Thiaw a laissé le doute s’installer.
L'inertie tactique face aux cadors
L’autre faute majeure imputable au sélectionneur demeure l’absence criante de flexibilité tactique. Plus grave encore, lorsqu’il se décide enfin à opérer des ajustements, le train est déjà passé. Cette fâcheuse tendance à la réaction plutôt qu'à l'anticipation rappelle, de manière presque anecdotique, les heures les plus frustrantes de l'ère Aliou Cissé.
Le chef-d'œuvre d'impuissance est survenu face à la France. Pape Thiaw est resté totalement apathique face au coup de poker tactique de Didier Deschamps. En repositionnant Michael Olise — initialement aligné sur le côté — dans le cœur du jeu derrière l’attaquant, le sélectionneur français a fait sauter le verrou sénégalais. C’est précisément depuis cette position axiale que le maître à jouer du Bayern Munich a pu servir Kylian Mbappé sur un plateau pour l'ouverture du score. Côté sénégalais ? Aucune réponse, aucun réajustement.
Contre la Norvège, il a décidé de remplacer le capitaine Kalidou Koulibaly, après que le mal ait été fait.
Le sacrifice de la relève
Pendant que les cadres peinaient à porter le deuil du jeu sénégalais, un vivier de talents rongeait son frein sur le banc de touche. Assane Diao, Bamba Dieng, Mamadou Sarr ou encore Iliman Ndiaye : autant de profils percutants et affamés qui n'ont pratiquement pas été mis à contribution.
Le sport de très haut niveau appartient pourtant à la jeunesse et à l'explosivité. Quand on sait à quel point des joueurs comme Diao ou Iliman Ndiaye performent et bousculent les défenses en club, leur mise à l'écart relève de l'incompréhension générale.
La Suisse est venue hier à bout du Canada (1-2), l’un des pays organisateurs, grâce à sa jeune pépite Johan Manzambi (20 ans), élu homme du match. Le sélectionneur n’a pas hésité à le titulariser, après son entrée en jeu fracassante contre la Bosnie-Herzégovine, auréolée d’un doublé pour une victoire 4 à 1.
En choisissant de mourir avec ses idées plutôt que de vivre avec sa jeunesse, Pape Thiaw a peut-être scellé son propre destin à la tête de la sélection. Les calculettes sont sorties, mais le mal est déjà fait.
MAMADOU DIOP






