Publié le 23 Jul 2026 - 16:43
ÉDITO PAR BIGUÉ BOB

Adieu Professeur et merci pour le cinéma

 

Je l’ai toujours appelé « Professeur ». Je ne crois pas avoir un jour appelé Maguèye Kassé autrement. La première fois que je l’ai rencontré, je ne l’ai pas vraiment vu. C’était en 2013, au Fespaco. Avec ma collègue et amie Oumy Régina Sambou, alors journaliste à Sud FM, nous arpentions Ouagadougou à la recherche de personnalités à interviewer. Nous étions de jeunes journalistes, enthousiastes et déterminées à revenir de ce grand rendez-vous du cinéma africain avec des voix, des histoires et de beaux articles.

À l’hôtel Azalaï, nous avons aperçu Souleymane Cissé. Le grand cinéaste malien était assis à une table, plongé dans une discussion avec un homme que nous ne connaissions pas. Nous nous sommes approchées pour le saluer et solliciter une interview. Il a accepté, à condition que nous le laissions d’abord terminer sa conversation. Nous avons attendu plus de deux heures. Lorsque Souleymane Cissé nous a enfin invitées à sa table, nous avons réalisé l’entretien que nous espérions tant. Durant le reste du festival, nous avons régulièrement croisé l’homme avec lequel il discutait ce jour-là, sans réellement échanger avec lui.

Cet homme, c’était le professeur Maguèye Kassé. La vie l’a remis sur mon chemin au Maroc, lors d’une édition Festival du cinéma africain de Khouribga. Son visage me disait vaguement quelque chose. Je ne savais pas encore exactement d’où je le connaissais. Mais c’est là que j’ai véritablement rencontré Professeur. Je le revois dans le bus qui nous ramenait à l’hôtel après les projections. La journée de cinéma était terminée pour les autres. Pour lui, elle se poursuivait dans les échanges. Il reprenait une scène, interrogeait un cadrage, expliquait un choix esthétique, attirait notre attention sur un détail ou sur l’intention d’un réalisateur. Et moi, j’écoutais. J’écoutais parce que j’avais encore tant à apprendre. Ses analyses donnaient parfois une autre profondeur au film que je venais de voir. Et le lendemain, il me fallait écrire et défendre un regard.

Professeur ne le savait sans doute pas, mais il m’aidait à rédiger mes articles. Il me donnait les arguments qui me manquaient, mettait des mots sur certaines de mes intuitions et m’apprenait à ne jamais m’arrêter à ce que montre l’écran. Il ne rédigeait pas à ma place. Il formait mon regard. C’est peut-être cela que je retiendrai le plus de lui : sa générosité dans le partage. Il possédait un savoir immense, notamment sur l’œuvre de Sembène Ousmane, dont il était l’un des grands spécialistes. Pourtant, il ne se servait jamais de ce savoir pour établir une distance entre lui et les autres. Il le déposait simplement dans une conversation, au détour d’un trajet en bus, et chacun repartait un peu plus riche.

Après Khouribga, nous ne nous sommes presque plus quittés. Professeur m’a associée à ses projets sur le cinéma : son festival vert, la formation de journalistes culturels sur l’île de Ngor avec le Goethe-Institut et la GIZ. Puis, il y a eu ce film que Wasis Diop lui a consacré. Il m’avait encore appelée. Cette fois, il voulait que nous travaillions sur l’avant-première du film, prévue sur l’île de Ngor. Le film est terminé. Mais nous n’avons pas eu le temps d’organiser cette projection ensemble. Il nous restait pourtant cette avant-première, Professeur. Dans ce film, on le voit avec Abdoulaye Diallo, le Berger de l’île de Ngor, cet autre homme de culture pour lequel j’avais une profonde admiration, beaucoup de respect et d’affection. Tonton Abdoulaye, comme je l’appelais, est parti il y a quelques mois. Il était l’ami du Professeur Kassé. Aujourd’hui, il est parti le rejoindre. Deux amis. Deux hommes habités par la culture. Deux intellectuels brillants qui savaient que le savoir ne vaut véritablement que lorsqu’il est transmis. Leur départ, à quelques mois d’intervalle, laisse un silence immense sur cette île de Ngor qu’ils ont tant aimée.

Aujourd’hui, je repense à cette table de l’hôtel Azalaï. Je revois deux jeunes journalistes attendre impatiemment que Souleymane Cissé termine sa discussion. Nous regardions le grand cinéaste, sans savoir que l’homme assis en face de lui était déjà en train d’entrer dans notre histoire. La première fois que j’ai rencontré Professeur, je ne l’ai pas vraiment vu. Plus tard, il m’a appris à mieux regarder. Je ne sais pas si je lui ai suffisamment dit merci. Merci pour les conversations dans le bus. Merci pour les portes ouvertes, les projets partagés et la confiance. Merci, surtout, d’avoir contribué à construire mon regard. L’avant-première aura peut-être lieu. Mais vous ne serez pas dans la salle pour commenter le film lorsque les lumières se rallumeront. Et pour ceux qui ont connu votre passion et votre générosité, ce silence-là sera difficile à supporter.

Reposez en paix, Professeur. Que Dieu, dans Son infinie miséricorde, vous accueille au paradis, Tonton Abdoulaye et vous.

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