Publié le 28 Oct 2026 - 13:25
MEME ET MAO ZEDONG

Comment Mbappé s’est mis la Chine à dos

 

Kylian Mbappé pensait repartir de Londres avec le Ballon d’or sous le bras, il n’a récolté qu’une polémique. Et une grosse. Après avoir qualifié Mao Zedong de « dictateur chinois », le Français se retrouve persona non grata en Chine. Il faut dire que l’Empereur rouge reste toujours dans le cœur d’une bonne partie de la population locale.

 

Non content d’avoir encore vu le Ballon d’or lui filer sous le nez, Kylian Mbappé s’est retrouvé au cœur d’une drôle de polémique en ce début de semaine. En marge de la cérémonie du trophée qu’il convoite tant, le capitaine de l’équipe de France s’est arrêté devant les smartphones de plusieurs créateurs de contenu, mais il ne s’attendait sans doute pas à être mis dans la sauce par The Bridge, le talk show créé et animé par son pote Aurélien Tchouaméni. Interrogé sur les meilleurs mèmes à son sujet, celui qui est souvent comparé au dictateur congolais Mobutu a plutôt opté pour l’image où il est grimé en Mao Zedong : « Celui où j’ai le plus rigolé, c’est quand on m’avait mis une vidéo d’un dictateur chinois et ils avaient mis ma (tête). Je l’utilise beaucoup avec mes amis en ligne pour (jouer). »

La vidéo a vraisemblablement été supprimée rapidement, mais le mal était fait : la blague n’est pas passée en Chine, mais alors pas du tout. Rapidement, Dongpeng, Mengniu et Milkground, trois grandes entreprises spécialisées dans les boissons énergisantes, les produits laitiers et les fromages, ont rompu unilatéralement leur contrat avec Mbappé. Dans la foulée, le gouvernement chinois a carrément réagi par la voix de Guo Jiakun, l’un des porte-paroles du ministère des Affaires étrangères chinois, assurant que « tout propos ou tout acte qui blesse les sentiments du peuple chinois se heurte naturellement à un rejet commun de la part de l’ensemble de la société chinoise ». L’attaquant du Real Madrid a tenté d’apaiser la situation en publiant un communiqué dans lequel il a présenté ses « excuses » et plaidé pour un « propos maladroit ».

Ombre persistante, mais pas embarrassante

Vue de France, la polémique semble exagérée. Mao Zedong est décédé il y a tout pile 50 ans, mais son ombre plane bel et bien toujours au-dessus de la Chine contemporaine. « La perception de Mao en Chine tient en une formule : pour le parti communiste chinois, Mao a fait 30% de choses négatives et 70% de choses positives », explique d’emblée Marie Bouchez, historienne et spécialiste des relations intellectuelles franco-chinoises durant la période de la République de Chine. Ainsi, la Grande famine et la Révolution culturelle sont critiquées, mais le PC voit plutôt le verre à trois quarts plein, mettant en avant la création de la République populaire de Chine, la sortie de l’inflation record née sous Tchang Kaï-chek, sa proximité avec la classe paysanne ou encore le fait de placer le pays au cœur de l’échiquier mondial durant la Guerre froide.

Autant dire qu’on ne rigole pas avec la figure du Grand Timonier. « Les Chinois sont encore très sourcilleux sur des choses négatives qu’on pourrait dire à son endroit. Chez eux, le mot dictateur ne passe pas, parce qu’ils passent sous silence les choses négatives du règne », souligne l’experte. Une telle réaction de la part du pouvoir en place et des entreprises, qui avaient également mis en avant des « mots offensants pour la Chine et le peuple chinois », prouve que l’image de celui qui a régné de 1949 à 1976 est loin d’être écornée.

Quelles conséquences ?

Pis, l’héritage de Mao semble reprendre du poil de la bête ces dernières années au sommet de la deuxième puissance mondiale. « Ils sont dans un moment où ils reviennent sur un nationalisme qui est assez marqué, indique Marie Bouchez. Depuis l’arrivée de Xi Jinping en 2013, on revient sur ça. Il se réclame de Mao sur les points qui l’arrangent lui-même. » À savoir l’ordre, le pouvoir économique au niveau international – quand Mao avait surtout à cœur le volet économique – et l’extrême sévérité envers les opposants au régime et les minorités comme les Ouïghours ou les Tibétains.

La Chine actuelle flirte donc dangereusement avec la ligne sémantique : peut-on la qualifier de régime autoritaire ou dictatorial ? Des médias sportifs locaux ont décidé d’invisibiliser Kylian Mbappé après sa sortie polémique, tandis ce dernier est désormais empêché de publier sur le réseau social Xiaohongshu « pour violation des règles de la communauté ». Autant d’éléments qui ne permettent pas vraiment d’atténuer les critiques internationales sur une potentielle propagande d’État. Pour Marie Bouchez, « les marques ont vraisemblablement rompu leur contrat avec Mbappé parce qu’on ne peut pas parler de la Chine aujourd’hui sans avoir affaire au Parti communiste ». Encore une fois, ça rappelle une époque passée, mais loin d’être révolue, et un homme. « Quand on dit Mao, on dit Parti communiste, et quand on dit Parti communiste, on dit Xi Jinping. […] Tout le monde comprend que si on ne peut pas s’attaquer à Mao, ça veut dire indirectement qu’on ne peut pas s’attaquer à Xi Jinping », a souligné Jean-François Di Meglio, président du Conseil d’orientation d’Asia Centre, auprès de RMC Sport.

Si l’impact économique reste flou pour le joueur du Real, de nombreux internautes demandant notamment sur les réseaux sociaux des dommages et intérêts, la polémique pourrait-elle briser la relation franco-chinoise sur la scène internationale ? « Je dirais qu’il faut raison garder, je ne pense pas que ça puisse avoir une influence majeure. Comme tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux, ça va quand même très vite retomber. Pour moi, ça ne touchera pas les relations diplomatiques au plus haut niveau entre les dirigeants français et la Chine », juge Marie Bouchez. Historiquement, les deux pays sont liés par des échanges économiques et culturels, ce ne sont pas les nombreux intellectuels français maoïstes post-68 qui diront le contraire. L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping n’a pas changé la donne, mais peut-être qu’une petite blague peut faire bouger les lignes. Pour l’heure, les horribles pubs générées par IA mettant en scène la gueule de Mbappé – sur son vrai corps et pas celui de Mao, cette fois – vont arrêter de faire le tour du pays.

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