Les dérives, c’est toujours les autres

La première édition des Grandes conférences du Synpics s’est tenue hier au Théâtre national Daniel Sorano sur le thème « Médias et cohésion nationale ». Une initiative à saluer. Trente panélistes devaient se succéder sur scène. Trente ! Je me demande encore comment les organisateurs ont pu établir une telle liste sans voir la difficulté. Finalement, une quinzaine, peut-être, a pu prendre la parole. Des interventions brillantes, très brillantes même. De la doyenne Henriette Niang Kandé au jeune Mamadou Diagne, en passant par Papa Cheikh Sylla, Aïssatou Diop Fall, Daouda Mine, Fatou Abdou Ndiaye, Ndèye Fatou Ndiaye, Moustapha Diop… Tous sont revenus sur les fondamentaux du journalisme, sur les principes qui encadrent ce métier et qui, lorsqu’on les respecte, permettent d’éviter bien de dérapages qui menacent la cohésion nationale.
À les écouter, tout le monde semblait savoir exactement ce qu’il faut faire et comment le faire. De ma place, au fond de la salle, je me suis alors demandé : d’où viennent les dérives ? Qui les commet ? Qui les cautionne ? Qui les laisse passer ? La question me paraissait d’autant plus légitime que les personnes qui s’exprimaient venaient de médias divers : du public, du privé, de la presse traditionnelle comme de la toile. Ils sont patrons de presse, responsables de médias ou simples reporters. Ce que nous entendions au pupitre, pourquoi avons-nous tant de mal à le retrouver dans certaines de nos productions ? Ce décalage m’a fait penser, à tort ou à raison, qu’il est plus facile de parler des manquements des autres que d’examiner les siens. Mais avant de pointer le doigt vers le voisin, regardons un peu nos propres pratiques. Qu’acceptons-nous sur nos plateaux ? Que publions-nous ? Que laissons-nous dire sans réagir ? Et quelle place faisons-nous à la correction lorsque nous nous trompons ?
Cet examen me semble nécessaire jusque dans nos rapports entre confrères. Quelqu’un a affirmé hier, au pupitre, que la presse était une. J’ai ri sous cape. Rarement je l’ai vue aussi fragmentée. Des journalistes s’attaquent, se lancent des piques sur les réseaux sociaux. D’autres prennent vertement à partie les organisations professionnelles sur leurs plateaux. Des personnes des médias vouent aux gémonies leurs consœurs et leurs confrères. Le désaccord est normal. Mais l’attaque personnelle, le dénigrement et l’humiliation ne deviennent pas du journalisme parce qu’ils passent à l’antenne. Dans ces conditions, comment parler de notre rôle dans la cohésion nationale sans examiner la manière dont nous nous traitons entre nous ? Nous pouvons avoir des lignes éditoriales différentes, des lectures opposées de l’actualité et nous contredire fermement. Encore faut-il pouvoir le faire sans transformer un confrère en cible.
C’est précisément là que j’attendais davantage de nos échanges : avoir le courage de dire, entre professionnels, quelles pratiques contreviennent aux règles d’éthique et de déontologie. Regarder des cas précis, expliquer ce qui pose problème et nous demander comment y remédier. Parce qu’à force de parler des dérives en général, on finit par ne parler de la responsabilité de personne. Nous savons pourtant qui fait quoi, quand et comment. Mais dès qu’il faut quitter les grands principes pour examiner nos pratiques, la parole devient moins assurée. Est-ce par solidarité ? Par affinité ? Par peur de se retrouver soi-même dans la discussion ? Ces questions méritent aussi leur place dans nos rencontres.
J’aurais donc aimé que celle d’hier nous permette d’aller jusque-là. Qu’au-delà des discours préparés et des exposés sur ce que devrait être le journalisme, nous parlions franchement de ce que nous en faisons. Sinon, nous risquons de quitter la salle satisfaits de nos interventions et de retrouver, dès le lendemain, les mêmes travers sur nos antennes et dans nos publications. C’est cette forme d’hypocrisie professionnelle qui me gêne et qui rend nécessaire, à mes yeux, un « ndeup » sans complaisance, si tant est que nous souhaitions voir les choses changer. Un exercice auquel chacun viendrait avec sa part de responsabilité, moi comprise. Car loin de moi l’idée de donner des leçons à quiconque. Je suis de cette presse dont je parle. C’est aussi pour cela que j’aimerais que nous ayons cette conversation.
P.-S. : Dans cette journée de réflexion, je retiens également la conférence de haute facture donnée par le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique. Au fil de son discours, il a cité plusieurs journalistes sénégalais pour illustrer son propos. À ce sujet, Monsieur le Ministre, si vous le permettez, et avec tout le respect qui sied à votre rang, je voudrais ajouter à votre liste très masculine quelques noms de femmes qui méritaient d’y figurer : Élisabeth Ndiaye, Sokhna Dieng Mbacké, Reine Marie Faye, Aminatou Diop, Diatou Cissé, Henriette Niang Kandé et bien d’autres. Comme vous, je ne pourrais citer toutes celles qui ont marqué ce métier. Mais quelques noms de femmes auraient certes allongé votre liste mais ils l’auraient aussi rendue plus belle et plus juste. Leur contribution à l’histoire de notre presse mérite, elle aussi, d’être rappelée. Si vous le permettez, bien sûr…
B. BOB






