Publié le 14 Oct 2026 - 18:43
DE L’OPACITÉ À LA REDDITION DES COMPTES

Le Parlement reprend l’initiative

 

Les auditions en cours à l’Assemblée nationale lèvent progressivement le voile sur des pratiques de gestion publique qui soulèvent de sérieuses interrogations. Du programme « Un étudiant, un ordinateur » à la gestion du foncier, du patrimoine bâti de l’État et des licences de pêche, les explications fournies aux députés mettent en lumière des zones d’ombre préoccupantes dans l’administration des ressources nationales.

Au-delà des responsabilités individuelles qui restent à établir, ces révélations interrogent des années de fonctionnement de l’État et la faiblesse des mécanismes censés prévenir les dérives. En mobilisant ses prérogatives d’investigation, la quinzième législature, sous la présidence d’Ousmane Sonko, donne une nouvelle dimension au contrôle parlementaire. Une initiative dont la portée se mesurera toutefois à ses prolongements : les conclusions des commissions déboucheront-elles sur les réformes nécessaires et, lorsque les faits le justifient, sur des suites judiciaires ? Toute la question est désormais de savoir si le Sénégal assiste à de nouvelles révélations promises à l’oubli ou à l’émergence d’une véritable culture de reddition des comptes.

La faiblesse du contrôle parlementaire sénégalais traduit une contradiction ancienne : des députés investis de la mission de surveiller l’action publique ont souvent privilégié leur solidarité avec l’exécutif. Les majorités présidentielles disposaient pourtant de moyens d’investigation. Leur utilisation demeurait tributaire des équilibres politiques, au point que l’adoption des lois et des budgets éclipsait parfois la vérification de leur exécution. Ce décalage entre pouvoir juridique et volonté de contrôle interroge directement notre pratique de la représentation nationale.

La quinzième législature offre aujourd’hui l’occasion de reconsidérer cet héritage. Le 20 août 2026, l’Assemblée nationale a adopté six résolutions instituant des commissions d’enquête, à l’unanimité des 129 votants. Sous la présidence d’Ousmane Sonko, l’exercice de cette prérogative rappelle que la souveraineté populaire ne se limite pas à élire des dirigeants : elle implique aussi de vérifier comment ceux-ci administrent les ressources qui leur sont confiées.

Les auditions sur le programme « Un étudiant, un ordinateur » illustrent la nécessité de cet examen. Le directeur de la Direction centrale des marchés publics a indiqué que son institution n’avait été saisie qu’en 2025, à propos d’une procédure d’entente directe initialement rejetée. D’autres responsables ont affirmé ne pas avoir été associés à certaines opérations. Ces déclarations appellent une reconstitution documentaire précise : qui autorisait les engagements, contrôlait les livraisons et validait les paiements ? Quelles procédures encadraient les dépenses ? Au-delà des personnes auditionnées, le fonctionnement des dispositifs de surveillance se trouve interrogé.

Un fournisseur a également décrit des livraisons et des paiements tout en déclarant ne disposer d’aucun contrat avec les structures concernées. Cette affirmation, qui exige confrontation avec les pièces comptables, rend indispensable l’identification des ordonnateurs, des bénéficiaires et des services ayant attesté l’exécution des prestations, avant toute conclusion sur les responsabilités.

Les investigations sur le foncier, le patrimoine bâti de l’État et les licences de pêche mettent en jeu des intérêts tout aussi sensibles. Terres, immeubles publics et ressources halieutiques appartiennent au patrimoine collectif ou relèvent de sa protection. Leur attribution et leur exploitation doivent pouvoir être justifiées. Une décision légalement prise n’épuise d’ailleurs pas la question de sa pertinence : encore faut-il établir qu’elle sert l’intérêt général.

La portée politique des commissions apparaît précisément ici. Une Assemblée ne devient pas un contre-pouvoir parce que la Constitution lui reconnaît des compétences, mais lorsqu’elle les exerce, y compris face aux intérêts de la majorité. La solidarité politique ne saurait dispenser les représentants de contrôler l’exécutif qu’ils soutiennent. Cette autonomie, si elle s’inscrit durablement dans les pratiques parlementaires, modifierait profondément le rapport entre le pouvoir et ceux qui sont chargés de lui demander des comptes.

L’expérience burkinabè offre un précédent instructif. En 2024, une commission parlementaire enquêtant sur la promotion immobilière a mené des investigations dans sept régions puis formulé quinze recommandations. Elle illustre la possibilité de transformer les auditions en propositions concrètes. La limite reste celle du suivi : une recommandation non appliquée ne protège aucun bien public.

C’est après les auditions que les commissions sénégalaises rencontreront leur véritable épreuve. Les irrégularités administratives appellent des corrections, les fautes financières peuvent engager des responsabilités spécifiques et les faits susceptibles de constituer des infractions doivent pouvoir être examinés par les autorités judiciaires. L’article 57 du Règlement intérieur autorise la saisine du procureur pour des faits susceptibles de recevoir une qualification pénale. Le Conseil constitutionnel a rappelé que les députés ne se substituent pas aux magistrats : la justice apprécie les faits, les poursuites éventuelles et les responsabilités, en respectant la présomption d’innocence.

Il faudra également éviter que les rapports rejoignent les archives sans conséquence. Leur publication dans les limites légales, les réponses des administrations et un bilan périodique des recommandations permettraient aux citoyens d’évaluer les résultats. Ce suivi renforcerait aussi la prévention : un gestionnaire conscient que ses décisions seront susceptibles d’examen aura davantage de raisons de documenter ses choix et de respecter les procédures.

Reste une exigence décisive : le contrôle doit concerner les responsables actuels autant que leurs prédécesseurs. La portée de cette législature ne se mesurera ni au bruit des auditions ni au nombre des convocations, mais aux dysfonctionnements corrigés et à la permanence des règles instituées.

Le pouvoir passe, les comptes demeurent. La véritable rupture ne sera pas seulement d’avoir interrogé les gestionnaires d’hier, mais d’avoir contribué à construire une République où aucun responsable ne puisse se considérer dispensé de rendre compte.

Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com

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