Publié le 19 May 2021 - 01:01
REFUS DE CERTAINS PAYS AFRICAINS DE L’ANNULATION DE LA DETTE

L’Iada maintient sa requête et prône un débat d’idées 

 

L’Initiative pour l’annulation de la dette africaine (Iada) lancée en 2020 à Dakar, maintient sa requête, après la sortie, ce week-end, de la directrice du Fonds monétaire international (FMI) Kristina Georgieva et préconise une confrontation d’arguments avec les pays réfractaires. C’est ce qu’a confié Mamadou Mignane Diouf, membre du Comité de l’Iada, lors d’un entretien avec ‘’EnQuête’’.

 

Malgré la crise économique qui sévit dans le continent avec la pandémie de Covid-19, certains pays africains sont réfractaires à une annulation de la dette. C’est la révélation faite ce week-end par la directrice du Fonds monétaire international (FMI), Kristina Georgieva, lors d’une interview avec France 24.

Interpellé sur la posture de ces pays, Mamadou Mignane Diouf, un des membres du Comité de l’Initiative pour l’annulation de la dette africaine (Iada) indique qu’il voit ‘’très mal’’ un pays africain s’opposer à ce que la dette soit annulée, avec tout ce que cela comporte comme conséquences et risques aujourd’hui. ‘’Mais si le FMI le dit, sans doute, il y a des raisons. Maintenant, il faut qu’il nous dise quels sont ces pays et quels sont leurs arguments. Nous avons demandé une annulation et nous avons donné des arguments. Pour nous, nous ne pouvons pas reporter une économie qui est en déroute avec la pandémie et vouloir satisfaire dans les délais et à jour le service de la dette. Il faut faire un choix et le droit international nous le permet, nous Africains.  Dans un contexte de pandémie, de crise, de guerre et lorsqu’un pays est en guerre, on ne peut pas demander à un pays de payer ses dettes. Le droit international est en faveur des pays africains qui réclament cette annulation. Le contexte l’impose, de même que la situation’’, dit-il dans un entretien avec ‘’EnQuête’’.

Notre interlocuteur souligne tout de même qu’ils sont disposés, en tant qu’initiative, à débattre avec ces pays pour savoir quels sont leurs arguments à discuter avec les techniciens qui ont cette position pour savoir quelles sont leurs motivations. ‘’Nous sommes actuellement en phase de préparer une grande rencontre à Dakar, qui va être une conférence internationale panafricaine pour parler des mécanismes et des moyens qui peuvent permettre que la dette soit annulée. Nous sommes aussi disposés à discuter avec le FMI, la Banque mondiale, parole contre parole ; argument contre argument, pour savoir quelles sont les raisons des uns et des autres. Aujourd’hui, il est plus qu’urgent d’envisager, et dans l’immédiat, une dette totalement annulée’’, poursuit-il. 

Cependant, la dette africaine étant composée de celle publique et de celle privée ou commerciale, M. Diouf reconnait que le débat, aujourd’hui, se pose aussi sur la deuxième cité. ‘’On parle souvent de dette publique, mais de plus en plus, certains de nos membres au Nord comme au Sud, dans les pays européens même, disent d’envisager la piste de la dette privée. La situation est suffisamment grave. Depuis qu’on a lancé l’appel en 2020, je ne suis pas au courant d’un pays africain qui a dit non’’, persiste-t-il.

L’endettement n’étant qu’un mécanisme de financement de projets, de programmes, Mamadou Mignane Douf reconnait qu’il reste encore à voir si les Etats africains s’endettent pour des projets et programmes de développement et aussi si c’est dans l’efficacité et l’efficience. ‘’C’est tout ce débat sur la soutenabilité, d’un moratoire, de dérogation, d’annulation qu’il faut discuter lors du forum de Dakar. On va discuter avec les techniciens, les Etats, les économistes, mais aussi les populations et les différents acteurs concernés, les syndicalistes, les acteurs culturels, producteurs, paysans, pêcheurs, collectivités territoriales, institutions parlementaires, Conseil économique, social et environnemental (Cese), etc.’’, explique notre interlocuteur.

Même s’il reconnait qu’il n’est jamais facile de conquérir des droits ou des objectifs, cet acteur du Forum civil signale qu’il faut ‘’se battre argument contre argument et se mobiliser’’. ‘’On ne va pas dire que c’est facile et rester dans des salons feutrés de l’Afrique ou dans des cabinets pour dire que cela va passer. C’est une bataille argumentaire soutenue par une mobilisation citoyenne forte. C’est ce qui doit être fait et c’est pourquoi, au sein de l’initiative, nous disons qu’il nous faut dérouler une campagne internationale et panafricaine qui va mobiliser tous les acteurs, dérouler un discours gouvernemental, diplomatique. Et la jonction de tout cela avec des artistes comme Youssou Ndour qui vont se mobiliser, des créateurs artistiques qui vont peindre ou théâtraliser la question, des arguments scientifiques, politiques, culturelles, littéraires, on va voir ce que cela va donner’’, indique-t-il.

Ainsi, après des conférences en ligne, des concertations diplomatiques avec l’Union africaine, avec des acteurs des institutions régionales et sous-régionales, le comité de l’Iada continue à tenir ses réunions hebdomadaires, à parler avec les autres partenaires des mouvements sociaux, etc. Il se prépare, selon M. Diouf, à rencontrer la représentante du bureau de l’Union européenne à Dakar.

‘’Depuis Diamniadio, les choses continuent à bouger. Sans optimisme, la vie est un échec. Nous restons optimistes sur les choses sur lesquelles nous sommes convaincus. Nous n’allons pas dire que nous allons en campagne avec un pessimisme. Nous sommes tout à fait optimistes, car nous avons des arguments politiques, économiques, politiques, scientifiques, sociaux, diplomatiques et culturels sur lesquels nous allons nous appuyer’’, conclut-il.  

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3 QUESTIONS A… EL HADJ MANSOUR SAMBE, ECONOMISTE

‘’Si on accepte l’annulation de la dette, on ne sera plus maître de notre budget, ni de notre politique budgétaire’’

La directrice du Fonds monétaire international a annoncé, ce week-end, que certains pays africains ne sont pas d’accord avec l’annulation de la dette. Quelle lecture faites-vous de leur position ?

Tous les pays au monde sont endettés. Au Japon, ils sont à 250 % de taux d’endettement par rapport à leur produit intérieur brut (PIB). En France, ils sont à 114 %, aux Etats-Unis, plus de 100 %. Il n’y a qu’en Allemagne qu’il y a le meilleur niveau d’endettement. Ils sont presque à 66 %.

Donc, en Afrique, personne n’a échappé à la dette. Mais sur le continent, les dés sont divisés. Il y a des pays qui sont pour l’annulation, dont le Sénégal en tête avec le président Macky Sall, et des pays qui ne sont pas pour l’annulation, avec le Bénin en tête.

Pour le président Macky Sall, cette annulation de la dette peut permettre aux pays de s’endetter à nouveau pour financer l’économie. Et le Bénin lui, dit non. Pour le Bénin, dès l’instant que ces partenaires au développement annulent la dette, ils vous mettent sur des conditionnalités. On n’est plus souverain dans sa politique budgétaire. Il ne faut pas oublier que juste après la Covid, on a suspendu le paiement des intérêts de la dette durant toute l’année 2021. Après cette période, il fallait commencer à payer les intérêts. Même cette suspension était collée à des conditions. Les bailleurs devaient avoir un œil sur la politique budgétaire de tous les pays qui ont bénéficié de cette suspension. Et puis, ils devaient s’endetter d’une certaine façon sur cette période ; ils devaient aussi investir dans des secteurs comme la santé, l’éducation. Même cette suspension a été conditionnée.

Pour le Bénin, si on annule la dette, pour s’endetter à nouveau, il y a des conditionnalités pour cet endettement et cela va toucher leur souveraineté budgétaire. On ne sera plus maître de notre budget, ni de notre politique budgétaire. Le Bénin a dit donc qu’il peut se battre pour traverser cette période. Pour le Bénin, il s’agit de la personnalité de l’Afrique. Il y a beaucoup d’économistes, comme moi, qui soutiennent que c’est l’occasion de dire aux bailleurs occidentaux qu’on est assez solide, qu’on peut se battre en interne et essayer de traverser cette période. On ne peut pas, à chaque fois qu’on a un problème comme tel, crier pour dire qu’on est fatigué, il faut nous aider avec la dette. On aide l’Afrique depuis plus de 50 ans, les gens restent toujours endettés. L’Afrique veut régler ses problèmes avec l’endettement. Il faut aussi arrêter cela. Si on accepte l’annulation, il y aura encore une conditionnalité sur notre budget. On a vu avec l’ajustement structurel, qu’il y avait eu beaucoup de conditionnalités avec la dette et ce qui s’est passé après, c’était la dévaluation.

Aujourd’hui, même endettés, nous pouvons nous battre en interne et progresser ensemble pour traverser cette crise.

Si le débat sur la soutenabilité de la dette est infondé, comme le pensent certains économistes, en tenant compte du niveau d’endettement des pays riches, est-il toujours pertinent, en Afrique, de demander une annulation ?

La différence entre les pays développés et nous, est que ces pays ont leur propre monnaie. Ils s’endettent sur leur monnaie. Alors que nous nous endettons sur notre monnaie et la plupart de notre dette, c’est en devise étrangère.

Aujourd’hui, le président Macky Sall avait dit qu’il est contre le taux de 70 % du PIB qui est le seuil imposé par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Si le plafond de la dette saute pour les pays africains, avec nos présidents qui sont trop politiques, ce serait la catastrophe. Ils vont s’endetter pour autre chose et ils vont mettre en danger les équilibres macroéconomiques. Au niveau de l’UEMOA, on est à 70 % de plafond d’endettement et à 3 % de déficit budgétaire. Il faut que ces critères soient conformes au sein de tous les pays de l’UEMOA pour avoir un bon cadre macroéconomique. On ne peut pas être dans une zone économique où certains pays vont être à 70 % de taux d’endettement, d’autres à 180 %, etc. Il n’y aura pas une harmonisation des politiques économiques.

Ce que Macky Sall dit, c’est vrai, aujourd’hui, on peut s’endetter pour régler nos problèmes. Parce que tout le monde le fait dans le monde. Mais pour l’UEMOA, c’est encore tôt de lever ces critères. Parce qu’on est des économies très faibles et avec les hommes politiques qu’on a, qui sont sur certains projets qui ne sont pas efficaces économiquement, il ne faut pas que l’UEMOA leur laisse cette facilité d’endettement. Il faut un endettement raisonnable. Que cela soit le FMI, l’UEMOA, ils sont en train de surveiller le cadrage macroéconomique du Sénégal. En France et dans les autres pays développés, les gens sont jusqu’à 120 % de niveau d’endettement. Car ils produisent leur propre monnaie, ils ont leur propre banque centrale. Ils font de la création monétaire selon leurs besoins. Même avec leur taux d’endettement, les marchés leur donnent encore de l’argent à des taux nuls. Mais nous, notre Banque centrale n’a pas de politique monétaire. Elle n’a pas cette liberté de création monétaire. Parce qu’on a des accords avec les Français, etc. Si le Sénégal avait sa propre monnaie, on pouvait donner cette liberté à la banque. On va faire la création monétaire, à condition qu’elle fasse financer des ressources. Sinon, cela va créer une inflation.

Donc, vu le rôle que joue la monnaie dans l’endettement, est-ce qu’il n’urge pas d’accélérer le processus de création de la monnaie unique en Afrique ou au sein de la CEDEAO ? 

C’est évident ! Il n’y a qu’un seul combat : c’est celui de la création monétaire, celle de la monnaie unique. Nous allons passer dans un monde où chaque pays va régler ses problèmes avec sa Banque centrale. Aux Etats-Unis, ils ont sorti plus de 2 000 milliards de dollars. En Europe, la Banque centrale rachète la dette des Etats pour qu’ils puissent aller s’endetter à nouveau. On est maintenant dans un monde où ce sont les Banques centrales qui régulent tout cela. Aujourd’hui, les Africains vont aller en Europe pour voir comment financer le développement du continent. Or, on ne finance le développement que par sa Banque centrale. La question, c’est de travailler sur l’euro et voir comment cette fixité entre l’euro et le franc CFA pose problème. Le jour où on va l’éliminer pour une stabilité ou une parité fixe, on pourra travailler pour avoir notre monnaie.

Nous allons avoir bientôt du pétrole au Sénégal. On n’aura pas de problème de devise. On va exporter pour avoir beaucoup de devises et on pourra acheter ce qu’on veut dans le monde. La Mauritanie a sa propre monnaie. On y vit bien. Partout, il y a des maisons climatisées, les gens mangent bien. Le Cap-Vert aussi, pareil. Donc, c’est ce combat qu’il faut mener pour avoir une monnaie souveraine, pour mettre en place les politiques que nous voulons et vraiment soulager nos entreprises. Parce qu’on les taxe trop.

MARIAMA DIEME

 

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