Halima Gadji, au-delà et dans l’au-delà

Rendre souvent hommage à un artiste relève d’un casse-tête, c’est difficile, difficile par le simple fait que le propre d’un artiste, c’est de ne pas se prendre au sérieux, ni prendre au sérieux la vie. Ils sont prévenants et prévoyants, perspicaces et dotés de sens assurément hors du commun des mortels, car s’assurant dès le début, de l’inanité et du caractère éphémère de la vie. Absurde, la vie l’est, disait Camus, mais elle est aussi difficile, très difficile pour paraphraser Arthur Adamov. Incernable, elle est ce qu’elle est, à la fois mystérieuse et taquine, réelle et fictive, morne et gaie, limpide et trouble, mais souvent cette dichotomie ou éternelle antinomie pourrait même ne pas se tenir, pour simplifier, elle ce qu’elle est. Elle a ses raisons, ses torts, ses dessous, ses travers, ses dedans et ses mystères, presque une fatalité insurmontable.
Cependant, il existe des hommes et des femmes insubmersibles, de par leur talent, leur simplicité, leur exquisité, leur pureté d’âme et de cœur, il existe des personnages que la mort ne foudroie jamais. Ils seront épargnés parce qu’ils ont offert plus que ce que la mort ne peut offrir, le sourire. Elle était souriante, gaie, taquine, envoutante, un modèle de jovialité que nous recevions jusque dans nos salons. Depuis l’annonce de sa mort, excusez-moi sa disparition, les témoignages viennent de partout, personnalités influentes, collègues artistes, journalistes, médias, montrant la grandeur de la disparue.
Bien qu’elle soit si jeune et partie à la fleur de l’âge, l’immensité de son œuvre ne souffre d’aucune objection, son influence s’est étalée en dehors même du pays. Action ! Un mot qu’elle aimait entendre, elle savait que faire du cinéma, c’était aussi savoir transmettre de l’émotion à des gens soifs de vie et de compréhension. Elle exerçait son métier avec professionnalisme, respect des normes, maîtrise de ses personnages, amour de la caméra. Elle aimait la vie, sans doute comme Montaigne, et savait que la fiction seule ne pouvait lui permettre d’asseoir cette vitalité et cet amour de la vie et des gens, en ce sens elle parcourait le monde à l’affût de nouvelles rencontres et de nouveaux personnages à incarner. Elle nous laisse sans voix, frayant une voie à la méditation sur le sens de l’humain, de la vie, et de la mort.
Cependant, la mort de Halima nous parle tous. Une vie souvent critiquée, chahutée, clouée au pilori par des détracteurs qui n’arrive pas à démêler la réalité de la fiction. Sous le coup des projecteurs, les gens auront tendance à se manifester impitoyablement vis-à-vis d’eux, ignorant la souffrance que l’on inflige à ces doués du verbe, de l’image et de l’amour. Certains sombreront dans la dépression, tandis que d’autres vont risquer l’isolement ou le suicide, nos artistes ne sont pas ce qu’ils prétendent être, ce sont des êtres d’émotion, de fragilité, de nuance, et de ressenti. Ils se torturent, se violentent, se font du tort pour nous procurer du plaisir, taisent leur mal être pour nous soutirer un rire.
Quid de la santé mentale de nos artistes, de leur vie ? Car tout n’est pas malheureusement rose dans leur vie, ils ont besoin d’assistance, de psychologues avant et après les tournages, d’accompagnement permanent tout au long de leur carrière. Hélas, l’histoire ne fait que se répéter, car la mort de Halima nous interpelle sur le rapport que nous entretenons avec nos artistes, on ne les comprend pas. Normal ! L’art est quelque chose de singulier dont seuls les artistes possèdent le secret, et un artiste ne peut se faire comprendre qu’après sa mort. Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ; mais un artiste qui meurt, c’est tout un pan de la vie qui s’écroule. Halima ou Marème, peu importe, les noms n’ont aucune signification pour les artistes, ils les arborent fidèlement que pour lancer des messages. Repose en paix l’artiste, cette disparition n’est qu’un déplacement à un autre lieu, et avec d’autres rôles.
Ablaye Touré






