Publié le 11 Sep 2022 - 01:22
IMMOBILISATION D’UN CONVOI DE NITRATE D’AMMONIUM À NGOUNDIANE

Un danger pris à la légère ?

 

Malgré les recommandations du président de la République sur la sécurisation des produits chimiques dangereux, la manipulation de produits hautement explosifs pose encore question au Sénégal.

 

Beyrouth, jeudi 4 août 2020. Une déflagration dans un entrepôt abritant 2 750 t de nitrate d'ammonium stockées sans précaution au port de la capitale libanaise, provoque l'une des plus importantes explosions non nucléaires jamais enregistrées. Bilan : plus de 200 morts et 6 500 blessés, la destruction de milliers de bâtiments. Il s’agit de la dernière en date d’une longue série de catastrophes liées au nitrate d’ammonium. Après cet événement, l’Ammunition Management Advisory Team (Amat, Équipe consultative en gestion de munitions) a compilé un ensemble de données sur les explosions majeures impliquant du nitrate d’ammonium survenues ces 100 dernières années. L’analyse de ces données révèle qu’une mauvaise gestion du nitrate d’ammonium augmente la probabilité d’exposition de la substance à la chaleur et à la pression, ce qui augmente, par conséquent, le risque d’explosion. 

Ce n’est que logique qu’un collectif pour la défense de Ngoundiane alerte sur la présence étrange, sur son terroir, de plusieurs camions transportant des tonnes de nitrate d’ammonium. Les 66 camions, travaillant pour le compte de la société X-Logs, contiendraient 1 980 t de nitrate d’ammonium en direction de la Guinée.

D’ailleurs, le préfet de Thiès a pris, hier, un arrêté ordonnant le départ immédiat des camions dont l’arrivée s’est effectuée à l’insu des autorités administratives et territoriales, et dont le stationnement à Ngoundiane s’est fait sans autorisation expresse du ministre de l’Environnement et du Développement durable. La sécurisation de ce convoi ne devrait pas concerner que les autorités locales.

En effet, l’explosion de Beyrouth avait été ressentie jusqu'à Chypre, île méditerranéenne située à environ 200 km. La distance séparant Dakar de Ngoundiane ne fait que 88 km ; la capitale sénégalaise est aussi très exposée à toute éventuelle catastrophe liée à cette substance.

Le préfet de Thiès pas au courant du passage du convoi

Dans son premier document d’alerte publié en septembre 2020, l’Amat précise que le nitrate d’ammonium est un solide cristallin blanc disponible sur le marché, composé d’ions d’ammonium et de nitrate. Hautement soluble dans l’eau, il est aussi hygroscopique (il absorbe l’eau présente dans l’air). Principalement utilisé en agriculture comme engrais à haute teneur en azote, on le retrouve également comme substance nutritive dans la production d’antibiotiques et de levure. Son utilisation est également répandue dans les mélanges explosifs industriels à destination des mines, des carrières et de la construction civile.

Sa disponibilité sur le marché est due, en grande partie, à son usage dans l’ammonium nitrate fuel oil (Anfo) et dans des explosifs brisants commerciaux à base d’eau, si bien que l’industrie ne dépend quasiment plus des explosifs brisants à base de nitroglycérine comme la dynamite.  Par ailleurs, le nitrate d’ammonium est utilisé à des fins militaires, notamment dans la création d’explosifs. À l’état pur, le nitrate d’ammonium ne brûle pas facilement, mais sa vitesse de combustion sera soutenue et accélérée en cas de contamination ou de mélange à des matériaux combustibles. Cette réaction se produit même en l’absence d’oxygène atmosphérique. Le nitrate d’ammonium accélère également la combustion des matériaux combustibles.

L’Amat rappelle que conformément aux pratiques de gestion des risques en vigueur, quel que soit le lieu de fabrication, de transport ou de stockage du nitrate d’ammonium, une évaluation des risques liés à la sécurité et à la sûreté doit être effectuée. Les propriétaires et exploitants d’un site où du nitrate d’ammonium est stocké ou utilisé doivent également élaborer un plan d’intervention d’urgence (PIU), sur la base des conclusions de l’évaluation. Celle-ci doit comporter l’identification des dangers liés au nitrate d’ammonium lorsqu’il est manipulé, transporté, stocké ou utilisé. Mais également, déterminer la nature, la probabilité et la gravité d’un incident et ses conséquences, de même, contribuer à l’élaboration et à la mise en œuvre des mesures de prévention et d’atténuation visant à minimiser les risques pour les personnes, les infrastructures et l’environnement.

Nitrate d’ammonium : une matière prisée par les terroristes et les grands criminels

Toutefois, les autorités portuaires, les agents douaniers, les plateformes logistiques et les centrales de distribution peuvent être confrontés à des situations où des cargaisons de matières dangereuses, dont le nitrate d’ammonium, doivent être stockées pour des raisons inattendues. Un tel événement doit être correctement planifié afin de mettre en place les procédures initiales pertinentes pour une manipulation et un stockage sûrs, une communication efficace et une sûreté optimale ; ce qui contribuera à réduire les risques inhérents.

Aussi, le nitrate d’ammonium est utilisé par les criminels, les terroristes et plusieurs groupes armés dans la fabrication d’engins explosifs improvisés. Entre 1996 et 2017, Oklahoma City (États-Unis), Marrakech (Maroc), Manchester (Angleterre), Oslo (Norvège), Hyderabad (Inde), Mogadishu (Somalie), Bali (Indonésie) ont tous connu des attentats perpétrés grâce à l’utilisation de nitrate d’ammonium.

Le Sénégal a connu une situation similaire à celle que vit la population de Ngoundiane, lorsqu’il a été révélé, quelques mois après l’explosion de Beyrouth, que 3 000 t de nitrate d’ammonium étaient stockées dans les entrepôts maliens du Port autonome de Dakar. Face à la polémique née de la peur autour de cette matière dangereuse, une procédure d’urgence a été mise en place par les autorités pour transporter le plus rapidement possible toute la cargaison.

‘’Nous avons demandé que ce produit ne reste pas au Sénégal, car tout stockage de nitrate d’ammonium sur le territoire national nécessite une installation classée «protection de l’environnement», afin de prévenir tout risque. Aujourd’hui, l’entreprise n’a pas demandé cette autorisation. Et si elle voulait l’obtenir, les procédures nécessiteraient du temps. Donc, face à l’urgence, nous avons demandé que ces stocks quittent le pays’’, assurait Baba Dramé, Directeur de l’Environnement et des Etablissements classés (DEEC) au ministère de l’Environnement.

Malgré les mesures ordonnées par Macky Sall…

Quelques mois plus tard, le président de la République, Macky Sall, demandait, en Conseil des ministres du mercredi 19 août 2020, aux ministres de l’Intérieur et de l’Environnement de mettre en œuvre un ‘’plan national de recensement, d’audit et de sécurisation des dépôts de produits chimiques dangereux’’. Malgré toutes ces annonces, un convoi de produits chimiques aussi dangereux a quitté Dakar pour se rendre en Guinée, sans que les autorités locales de Thiès soient mises au courant. Il aura fallu l’alerte des populations de Ngoundiane pour que l’opinion soit mise au courant.

 

Lamine Diouf

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