Publié le 29 Jun 2026 - 12:06
ÉDITO PAR BIGUÉ BOB

Juin, l’éternel recommencement

 

Juin est décidément un mois maudit pour le Sénégal. Il y a quinze ans et six jours, les populations sénégalaises - jeunes et vieux, étudiants, commerçants, cadres, mouvements citoyens, politiques- prenaient d'assaut la place Soweto, devant l'Assemblée nationale, pour barrer la route à une loi taillée sur mesure pour l'avenir politique de celui que l'on surnommait alors le « ministre du Ciel et de la Terre ». Karim Wade, qui venait d'échouer aux Locales de 2009 dans sa première tentative de se faire couronner prince, à l'ombre d'un père déjà entré dans la légende, pouvait ranger ses ambitions de bénéficier d'une dévolution monarchique du pouvoir.

Ce 23 juin 2011 n'était pas qu'une émeute. C'était un serment. Le peuple disait à ses gouvernants une chose simple, presque brutale dans sa clarté : la Constitution n'est pas un brouillon que l'on raie au gré des ambitions dynastiques. Le projet de ticket présidentiel et son seuil de 25 % furent retirés dans la journée. De cette colère naquit un mouvement, le M23, et de ce mouvement une certitude qui allait porter ses fruits en mars 2012 : au Sénégal, on ne touche pas impunément à la loi fondamentale.

Quinze ans plus tard, la mémoire de cette journée nous oblige. Car le pays se penche de nouveau sur sa Constitution. La révision en cours est présentée, comme toujours, sous les habits du progrès et de la modernisation institutionnelle. Les intentions affichées sont nobles ; elles le sont presque toujours. Mais le citoyen sénégalais a appris, à ses dépens et à coups de pavés sur la place Soweto, à lire entre les lignes des exposés des motifs. Il sait qu'une réforme se juge moins à ses justifications qu'à ce qu'elle rend possible une fois la ferveur retombée.

Là est la leçon que juin nous répète, obstinément. Le danger ne vient jamais annoncé comme tel. Il s'habille de technique juridique, de stabilité, d'efficacité. Il avance masqué, et c'est précisément pour cela que la vigilance doit rester une discipline de tous les instants, pas un réflexe que l'on ressort les jours d'anniversaire.

Aujourd’hui, la véritable question n'est peut-être pas celle que l'on croit. Il serait facile de transformer ce débat en un affrontement de principe entre les partisans et les adversaires de cette révision. Ce serait aussi une erreur. Car plusieurs dispositions du texte soumis ce jour aux députés répondent à des préoccupations anciennes. Renforcer la justice constitutionnelle, mieux encadrer certaines institutions, inscrire de nouveaux droits dans la loi fondamentale : rien de tout cela ne mérite d'être rejeté d'un revers de main. Une Constitution est faite pour évoluer avec son temps. Le contraire serait même inquiétant.

Ce qui interroge, en revanche, c'est la manière. Une trentaine d'articles de la Constitution ne se modifient pas comme on corrige une loi ordinaire. Ce n'est pas seulement un texte que l'on révise ; c'est le contrat politique sur lequel repose toute la République. Lorsqu'on touche à ce socle, le contenu compte évidemment. Mais la méthode compte tout autant. Les défenseurs de la réforme rappellent qu'elle est le fruit de près de vingt années de réflexions, des Assises nationales de 2009 jusqu'au Dialogue national de 2025. Ils n'ont pas tort. Le Sénégal débat depuis longtemps de l'équilibre de ses institutions. Mais vingt années de travaux ne dispensent pas de s'interroger sur la manière d'aboutir. Elles enrichissent une réflexion. Elles ne remplacent ni le débat du moment ni la recherche de la plus large adhésion possible.

On nous répondra également que l'Assemblée nationale est parfaitement compétente pour réviser la Constitution. C'est vrai. Personne ne conteste ce pouvoir. Mais la démocratie ne se résume jamais à la seule question de savoir ce qui est permis. Elle pose aussi celle de savoir ce qui est souhaitable. La légalité ouvre un chemin et  ne dispense jamais de s'interroger sur la meilleure manière de l'emprunter.

Faut-il, dès lors, un référendum ? La question mérite d'être posée sans passion. Beaucoup le réclament. D'autres estiment que le Parlement suffit. Les deux positions peuvent se défendre. Mais une évidence demeure : plus une réforme est appelée à s'imposer durablement à tous les Sénégalais, plus elle gagne à être portée par une démarche qui rassemble au-delà des rapports de force du moment. Une Constitution acceptée est toujours plus forte qu'une Constitution simplement votée.

Le pouvoir actuel est arrivé aux responsabilités en promettant une autre manière de gouverner. La rupture tant chantée. Cette promesse ne se mesure pas seulement aux politiques publiques qu'il conduit. Elle se mesure aussi à son rapport aux institutions. Gouverner autrement, c'est accepter que certaines décisions appellent plus qu'une victoire parlementaire. 

Ce lundi, les députés feront ce que la Constitution les autorise à faire. Mais lorsque les votes auront été comptés et les micros éteints, une seule question continuera de nous accompagner : les Sénégalais auront-ils le sentiment que leur loi fondamentale a été révisée avec eux ou simplement pour eux ? C'est peut-être cela, au fond, que le 23 juin 2011 nous a légué. Non pas une méfiance systématique envers toute révision constitutionnelle. Mais une exigence. Celle de ne plus considérer la Constitution comme le bien de ceux qui gouvernent, mais comme le patrimoine commun de toute la Nation.

Section: