Radioscopie d’une politique publique

Des marchés à la réception des ordinateurs, la Commission d’enquête parlementaire remonte le fil du programme « Un étudiant, un ordinateur ». Une plongée dans les rouages d’un dispositif où chaque audition peut révéler un maillon manquant de la chaîne des responsabilités.
La Commission d’enquête parlementaire sur le programme « Un étudiant, un ordinateur » poursuit son travail en remontant, étape après étape, le circuit administratif et technique de l’opération. Après avoir entendu les premiers responsables liés à sa gouvernance, elle s’est intéressée, mardi 6 octobre 2026, à ceux qui interviennent dans la réception, la distribution et le suivi des équipements, mais aussi à ceux qui se trouvent au cœur du dispositif de passation et de contrôle des marchés.
Pour comprendre ce qui s’est réellement passé dans un programme public, il ne suffit pas d’interroger celui qui décide. Il faut aussi entendre celui qui prépare le dossier, celui qui le contrôle, celui qui exécute la commande, celui qui réceptionne les équipements et, finalement, celui qui doit en assurer le suivi. C’est en mettant bout à bout ces différentes versions que l’on peut espérer reconstituer la réalité d’un processus administratif.
Force est de préciser de prime abord qu’une commission d’enquête parlementaire n’est pas une juridiction. Elle ne condamne pas et ne prononce pas de peine. Sa fonction est d’établir des faits, de comprendre le fonctionnement d’une politique publique et d’identifier les éventuels dysfonctionnements afin d’en tirer des conséquences politiques, administratives ou, lorsque les faits le justifient, de permettre la saisine des autorités compétentes.
C’est exactement ce qui donne un intérêt particulier à l’enquête sur « Un étudiant, un ordinateur ». Le programme ne se résume pas à l’achat d’ordinateurs. Il mobilise des crédits publics, plusieurs administrations, des structures de contrôle, des opérateurs, des établissements universitaires et, au bout de la chaîne, des milliers d’étudiants censés bénéficier d’un équipement.
Cinq auditions pour cinq morceaux du puzzle…
La première journée d’auditions avait déjà permis d’aborder la gouvernance, le financement, les mécanismes de paiement, le rôle des comités de pilotage et de suivi ainsi que les documents justificatifs. La deuxième journée pousse l’examen plus loin : que s’est-il passé concrètement entre la décision d’acheter et la remise de l’ordinateur à l’étudiant ? C’est dans cet espace, souvent moins visible que les annonces politiques, que se trouvent une partie des réponses.
Le choix des personnes entendues mardi donne une indication sur la méthode suivie par la Commission. Mamadou Sow et Serigne Abo Wade, agents de « Sama PC », ont été interrogés sur la réception, la gestion et la distribution des équipements, ainsi que sur les stocks, le suivi et le service après-vente. Leur audition concerne donc le moment où la commande devient matériellement un équipement destiné à un étudiant.
Mohamadou Yaya Sow, Directeur des Infrastructures technologiques et des Systèmes d’information de l’UN-CHK, intervient sur un autre maillon : la réception et le contrôle de qualité, le suivi technique, la maintenance et l’accompagnement des bénéficiaires. Son témoignage permet de regarder ce qui se passe après l’arrivée des ordinateurs dans le circuit universitaire.
Puis vient la commande publique proprement dite. Avec Oumar Sakho, Directeur de la DCMP, la Commission s’est retrouvée face à l’organe chargé du contrôle a priori des procédures de marchés publics. Il a notamment expliqué que la DCMP intervient pour les commandes entrant dans son champ de compétence lorsqu’elle est saisie par l’autorité contractante. Son témoignage introduit un élément considérable pour la compréhension du dossier : une institution de contrôle ne peut contrôler que ce qui lui est effectivement soumis.
Le rôle décisif des interrogatoires croisés…
Le directeur de la DCMP a ainsi indiqué que son institution n’avait été saisie pour la première fois qu’en 2025 concernant les ordinateurs destinés à l’UN-CHK. La procédure d’entente directe alors soumise avait été rejetée et la procédure finalement autorisée était celle de l’appel d’offres restreint d’urgence. Cette précision mérite d’être isolée parce qu’elle permet de poser une question beaucoup plus claire que celle, générale, de savoir si « la DCMP a contrôlé le programme ».
Pris séparément, chacun des témoignages peut sembler apporter une information technique. Mis en relation, ils peuvent permettre de reconstruire le cheminement d’une décision. Une direction exprime-t-elle un besoin ? Qui le formalise ? Ce besoin est-il inscrit au Plan de passation des marchés ? Qui prépare le dossier ? Quelle procédure est choisie ? Qui la valide ? À quel moment la DCMP est-elle saisie ? Que répond-elle ? Qui signe ensuite ? Qui réceptionne les équipements ? Qui vérifie leur conformité ? Qui les distribue ? Qui assure leur maintenance ? Et surtout, où se situe la responsabilité lorsqu’une étape n’a pas été respectée ? Ce sont ces questions successives qui donnent leur sens aux auditions.
La personne interrogée n’est donc pas seulement appelée à « raconter sa version ». Elle doit situer son intervention dans une chaîne où d’autres personnes ont, avant elle ou après elle, exercé une compétence. Une déclaration prend alors toute sa valeur lorsqu’elle peut être confrontée à un document, à une autre audition ou à la compétence institutionnelle d’un autre acteur. La vérité administrative se trouve rarement dans une seule déposition. Elle apparaît plus dans les concordances, mais aussi dans les décalages.
L’audition de Ndèye Sine Diop illustre justement l’importance de cette mise en perspective. Ancienne coordonnatrice de la Cellule de passation des marchés du MESRI, elle a indiqué avoir exercé ses fonctions entre 2014 et 2016, période durant laquelle, selon elle, le programme « Un étudiant, un ordinateur » n’existait pas encore. Elle a également déclaré ne pas en avoir eu connaissance lorsqu’elle a repris la direction de la cellule entre août et décembre 2020.
La DCMP : une précision qui change la lecture du dossier…
Cette audition peut sembler, à première vue, moins spectaculaire que celle d’un responsable directement impliqué dans une procédure récente. Elle est pourtant utile pour une bonne raison : elle permet de délimiter les responsabilités dans le temps.
Une enquête parlementaire sérieuse doit savoir aussi établir ce qu’une personne n’a pas fait, ce qu'elle ne pouvait pas savoir et la période exacte pendant laquelle elle disposait d’une compétence. C’est une précaution essentielle. Sinon, la recherche de responsables risque de devenir une recherche de coupables désignés à l’avance.
L’explication donnée par Oumar Sakho sur l’absence de pouvoir d’auto-saisine de la DCMP est, à cet égard, éclairante. Si la DCMP ne peut intervenir que lorsqu’elle est saisie par l’autorité contractante, son absence d’intervention sur une opération donnée ne peut pas être interprétée automatiquement comme une défaillance de sa part.
Cette logique permet de déplacer le débat d’une accusation générale vers une identification précise des responsabilités. C’est précisément ce que devrait produire la commission d’enquête parlementaire : remplacer les impressions par une chronologie, les soupçons par des documents et les accusations générales par une répartition précise des compétences.
La Commission semble progressivement adopter cette démarche. Ses premières auditions ont porté sur la gouvernance, le financement et les mécanismes d’accès aux ordinateurs. Le témoignage de Mamadou Cellou Diallo avait notamment permis de revenir sur les différentes modalités d’accès des étudiants aux équipements (paiement au comptant, subvention de l’État ou prêt bancaire) ainsi que sur les mécanismes destinés à sécuriser les inscriptions et à prévenir les fraudes.
Avec les auditions du 6 octobre, l’enquête s’est plus rapprochée du terrain : réception, stocks, distribution, contrôle de qualité, maintenance, commande publique et procédures internes. La cohérence apparaît alors plus que de mise. La Commission cherche à reconstituer tout le cycle de vie de la dépense publique, depuis l’expression du besoin jusqu’à l’utilisation effective de l’équipement. Cette démarche est plus exigeante qu’une simple chasse aux irrégularités. Elle oblige à distinguer les responsabilités politiques, administratives, techniques et éventuellement financières.
Savoir où le système a fonctionné ou cessé de fonctionner…
Il faut toutefois garder une limite à l’esprit. Une commission d’enquête ne révèle pas la vérité simplement parce qu’elle entend beaucoup de personnes. L’audition n’est qu’un moyen d’investigation. Elle doit être confrontée aux marchés, aux contrats, aux procès-verbaux de réception, aux factures, aux décisions administratives, aux correspondances, aux plans de passation des marchés, aux rapports de contrôle et à tout autre document permettant de vérifier les déclarations.
L’intérêt de cette commission dépasse donc le seul programme « Un étudiant, un ordinateur ». Elle pose une question plus générale sur le fonctionnement de l’État. Lorsqu’un programme public mobilise des sommes importantes et implique plusieurs administrations, les contrôles doivent être réellement en mesure de suivre la dépense du début à la fin. Le programme permet aussi d’observer les zones de jonction entre décision politique, administration, commande publique et opérateurs techniques. C’est souvent dans ces intervalles de transition que les responsabilités deviennent difficiles à lire.
Une direction peut dire qu’elle a transmis un dossier. Une autre peut répondre qu’elle n’a jamais été saisie. Un organe de contrôle peut expliquer qu’il ne pouvait intervenir sans saisine. Un opérateur peut soutenir qu’il n’était chargé que de l’exécution. Une structure universitaire peut, à son tour, expliquer qu’elle n’intervenait qu’au moment de la réception. Toutes ces affirmations peuvent être individuellement exactes. Pourtant, si elles ne s’emboîtent pas, elles peuvent renvoyer à un mobile : le responsable de la jonction entre ces différentes étapes.
Les deux premières journées ont surtout permis d’installer les pièces du dossier. Les prochaines auditions devront permettre de les confronter. La Commission d’enquête parlementaire dispose désormais de plusieurs points d’entrée : la gouvernance, les mécanismes financiers, la commande publique, les procédures internes, la réception des équipements, leur distribution et leur suivi. Elle devra, par conséquent, constituer une véritable radioscopie de la manière dont une politique publique a été conçue, exécutée et contrôlée.
La Commission poursuit ses travaux aujourd’hui mercredi 7 octobre 2026.
Khaly SARR






