Publié le 21 Sep 2026 - 15:03
LFR 2026

Un aveu d’échec

 

Croissance en berne, dépenses publiques en hausse, investissements au ralenti, recettes en baisse, la loi de finances rectificative expose l’échec de la politique d’austérité du Gouvernement.

 

Le tableau est peu reluisant. Les perspectives très sombres. Le scandale de la dette dite cachée continue de produire des effets néfastes sur les finances publiques et l’économie sénégalaise. Croissance en berne, déficit en hausse, investissements au ralenti, une mobilisation des recettes loin des espérances, rien ne va depuis l’éclatement de ce scandale. Les chiffres de la loi de finances rectificative 2026 illustrent parfaitement l’ampleur du mal qui gangrène l’économie.

A propos de la croissance, elle est projetée à 2,7% seulement, contre une ambition de 5% dans la loi de finances initiale, soit une baisse de 2,3 points. Pour 2025, le PIB non agricole et hors hydrocarbures était arrêté à moins de 2%, 1,6% plus exactement. Avant 2024, cette croissance tournait entre 5 et 6%.

Selon les chiffres même de l’agenda national de transformation, ce PIB était de 6,2% sur la période 2014-2017 ; avant de passer à 5,8% en 2018, puis en 3,9% en 2023, soit une des pires performances sous Macky Sall et c’était à la veille de l’élection présidentielle marquée par des tensions.

Lors de la présentation des résultats de l’audit sur les finances publiques en septembre 2025, l’ancien ministre de l’Économie, Dr Abdourahmane Sarr, rappelait que la croissance moyenne sur la période 2014-2023 a été d’environ 5%. Il minimisait les performances et écartait tout lien avec les crises. “… La faiblesse constatée de la croissance n’est en réalité qu’un retour à nos performances historiques d’une croissance de 4% hors pétrole et agriculture. En effet, la croissance du pib non agricole a commencé sa décélération depuis 2018. Bien avant la Covid et la guerre ukrainienne”, chargeait-il pour dénoncer l’absence d’efficacité de la dépense publique sous le régime précédent.

Hausse de 94 milliards sur les intérêts de la dette

Cela dit, Dr Abdourahmane Sarr avait toujours rassuré que la dette restait soutenable, puisque le taux de croissance moyen était supérieur au coût moyen de la dette. Aujourd’hui, le Gouvernement, qui minimisait les 4-5% de croissance, peine même à atteindre les 3%, à cause principalement de l’austérité en cours depuis les divulgations sur la dette. Alors que le taux de croissance qui était projeté à 6,6% se retrouve à son plus bas niveau, le coût de la dette flambe de manière vertigineuse.

Selon le ministère des Finances, les intérêts et commissions sur la dette publique passent de 1 190,6 milliards FCFA dans la LFI 2026 à 1 285,2 milliards FCFA dans le projet de loi de finances rectificative, soit une hausse de 94,6 milliards FCFA. “Cette hausse s’explique directement par le renchérissement des taux d’intérêts et du changement d’instruments opérés en lien avec la dégradation de la signature du pays”, informe le document.

Le Gouvernement à bout de souffle

Parallèlement, le déficit budgétaire qui était sur une bonne trajectoire a repris l’ascenseur en 2026. Il est projeté à 1 735,2 milliards FCFA contre 1 245,1 milliards FCFA dans la LFI, représentant 7,6% du PIB. “Le besoin de financement s'établit à 6 774,2 milliards FCFA. Il est composé de l'amortissement de la dette qui atteint 4 516,2 milliards FCFA, du financement du déficit budgétaire global pour 1 735,2 milliards FCFA, de l'apurement d'arriérés intérieurs à hauteur de 300 milliards FCFA, des emprunts rétrocédés prévus à 172,8 milliards FCFA et de la couverture des Opérations extérieures des Armées (OPEX) pour 50 milliards FCFA”, renseigne la LFR.

Ce déficit s’explique principalement par la hausse vertigineuse des prix des produits pétroliers, qui a entraîné une augmentation sensible des subventions au secteur de l’énergie. “Sur le plan budgétaire, la subvention à l’énergie a plus que triplé, passant de 250 milliards FCFA (LFI) à 790,3 milliards FCFA, soit une hausse de 540,3 milliards FCFA en valeur absolue, du fait notamment de l’augmentation du cours du baril. Elle représente 3,5 % du PIB contre 1,1 % dans la LFI”, souligne la LFR.

Ces subventions ont contribué à exploser les dépenses publiques portées à 7 583,9 milliards FCFA contre 7 433,9 milliards FCFA dans la LFI 2026, soit une augmentation de 150 milliards FCFA en valeur absolue et 2% en valeur relative.

A noter que la hausse des prix des hydrocarbures intervenue au mois d’août 2026 visait principalement à atténuer l’impact desdits chocs sur le budget de l’Etat. Mais ils n’ont pu empêcher l’explosion des subventions par rapport aux engagements de la loi de finances initiales.

Malgré cette conjoncture difficile, le gouvernement a tenu à préserver les dépenses d’investissement à fort impact économique ainsi que la protection des secteurs sociaux y compris les ménages vulnérables.L’enveloppe des bourses de sécurité familiale (BSF), qui était de 35 milliards FCFA dans la LFI 2026, passe ainsi du simple au double dans la LFR 2026, en s’établissant à 70 milliards FCFA”, projette la LFR.

Les recettes en baisse de plus de 450 milliards par rapport aux prévisions

Alors que les dépenses sont en hausse par rapport aux prévisions, les recettes prennent le chemin inverse, à cause principalement des contre-performances du PRES. La LFR a, en effet, révisé à la baisse les recettes attendues du Plan de redressement économique et social (PRES). Les nouvelles projections tablent sur 311,5 milliards FCFA à fin décembre 2026 contre 762,9 milliards dans la LFI, soit une diminution de 451,4 milliards FCFA.

Globalement, les recettes du budget général sont réévaluées à 5 5848,7 milliards FCFA contre 6188,8 milliards dans la LFI, soit une baisse de plus de 340 milliards. Elles comprennent : les recettes fiscales arrêtées à 4 931,5 milliards FCFA contre 5384,8 en repli de 453,3 milliards en valeur absolue et 8,4% en valeur relative….

Il résulte de la LFR que les moins-values projetées sur le PRES concernent notamment, la taxation des jeux de hasard avec une prévision révisée à 120 milliards FCFA contre 300 milliards FCFA dans la LFI 2026 ; la suppression des valeurs de correction au profit des valeurs transactionnelles sur certains produits générateurs de recettes ; la réactivation des droits de sortie sur les exportations d’arachide ; la régularisation foncière massive, la taxe sur l’exportation d’or et le renouvellement de conventions de concessions des opérateurs téléphoniques sur lesquels aucun recouvrement n’est attendu ;

Une réduction de 555 milliards sur les investissements

Pour assurer ses obligations, l’État a été contraint de réduire considérablement ses dépenses d’investissement. “Cette hausse des subventions est rendue possible, notamment, par les efforts consentis en matière de réduction des dépenses publiques, à l’exception de celles concernant les secteurs sociaux, les infrastructures universitaires et les forces de défense et de sécurité”, indique la LFR.

La réduction des dépenses d’investissement, selon le document, porte sur un montant total de 555 milliards FCFA. Ces hausses sont réparties entre les investissements sur ressources internes pour 315,7 milliards FCFA et ceux financés sur ressources extérieures pour 239,3 milliards FCFA.Ces ajustements ont été opérés en tenant compte de la performance des projets, des décaissements effectués et de l'impact sur la formation brute de capital fixe (FBCF), de manière à préserver la dynamique de croissance économique”, précise la loi de finances rectificative.

Globalement, les dépenses d’investissement sont passées de 2803,9 milliards dans la LFI à 2248,9 milliards FCFA.

PROJET LFR 2026

L'analyse de Pr Amath Ndiaye

Dans une tribune reçue à EnQuête, le professeur Amath Ndiaye apporte son éclairage suite à la publication du projet de loi de finance rectificative. Pour lui, si les subventions aux produits énergétiques ont atteint ce niveau, c'est aussi à cause de la réaction tardive de l'État. « Le relèvement des prix administrés des hydrocarbures n'est intervenu qu'en août 2026, avec l'objectif d'atténuer l'impact du choc sur les finances publiques.

En maintenant pendant plusieurs mois des prix intérieurs insuffisamment ajustés à la forte augmentation du coût des importations, l'État a absorbé dans son budget une part importante du choc. Une adaptation plus progressive et plus précoce aurait pu limiter l'accumulation de cette charge », explique le prof Amath Ndiaye.

Cela montre, selon lui, toute la difficulté de la politique énergétique : « protéger immédiatement le pouvoir d'achat peut avoir un coût budgétaire considérable lorsque les prix internationaux augmentent fortement », souligne-t-il.

L'autre effet pervers de ces subventions, c'est l'évincement des investissements. L'un des aspects les plus préoccupants du PLFR, avertit l'enseignant-chercheur, c'est l'arbitrage entre subventions énergétiques et investissement public.

« Pour absorber notamment le choc énergétique, les dépenses d'investissement sont réduites de 555 milliards de FCFA. Certes, le Gouvernement précise que les projets prioritaires et les secteurs sociaux doivent être préservés et que les réductions portent notamment sur les projets dont l'exécution ou l'impact socio-économique est jugé insuffisant », soutient le professeur, qui avertit sur les impacts négatifs sur la productivité et la croissance.

« L'investissement public agit sur les infrastructures, la productivité, l'emploi et le potentiel de croissance. Une subvention énergétique généralisée soutient immédiatement le pouvoir d'achat mais constitue essentiellement une dépense courante. L'arbitrage entre les deux doit donc être apprécié non seulement en fonction de l'urgence sociale, mais également de ses conséquences à moyen terme », analyse le professeur Amath Ndiaye.

Autre point préoccupant : c'est la hausse du déficit portée à 7,6%, augmentant sensiblement le besoin de financement. « Dans un contexte de dette élevée et de traitement de la dette, il faudra notamment démontrer que les écarts constatés entre prévisions et réalisations peuvent être maîtrisés.

En effet, la crédibilité budgétaire est désormais un actif essentiel : elle conditionne la confiance des investisseurs, le coût du financement de l'État et, à terme, la capacité du Sénégal à retrouver des financements internationaux dans de meilleures conditions », renseigne l'économiste, invitant à plus d'efficacité dans la politique énergétique.

L'enseignant-chercheur appelle aussi toutes les parties prenantes à faire preuve de résilience et de solidarité nationale, ce qui n'est envisageable que si les sacrifices sont équitablement répartis.

« À cet égard, les élites politiques et administratives doivent montrer le bon exemple sur le front des sacrifices. Lorsque des efforts sont demandés à la population, leur propre contribution, visible et volontaire, à l'effort national renforcerait la légitimité sociale de la politique de redressement.

Le défi est finalement de protéger les plus vulnérables sans compromettre l'avenir, de maîtriser la dépense énergétique sans sacrifier l'investissement, l'éducation et la santé… », plaide le professeur à la faculté des sciences économiques et de gestion de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Par Mor Amar

Section: