Publié le 8 Jun 2026 - 08:38

Au fond des pensées d'un homme

 

Ils étaient tous là : chefs d'État, de gouvernement, ambassadeurs, dignitaires de tous les ordres, vénus des quatre coins du monde. Ils ont survolé montagnes, fleuves, lacs, mers et océans pour assister à cette cérémonie. Quelle cérémonie ? Ils n'étaient pas à Buckingham Palace pour les fastes nuptiaux de deux grandes familles royales. Ils étaient loin du Capitole ou de la Maison Blanche. Ils n'étaient pas non plus à l'Élysée pour les besoins d'un sommet France-Afrique, encore moins du Commonwealth. Ils s'étaient donnés rendez-vous ce 3 avril au Sénégal, ce petit pays, de par sa taille et sa population, mais rayonnant partout dans le monde, de par son histoire et la qualité de ses hommes. Ils s'étaient donnés rendez-vous au Stade Léopold Sédar Senghor, du nom du mythique homme de lettres, académicien et Premier Président du Sénégal, précédant de Monsieur Abdou Diouf, Président de la Francophonie, pour rendre hommage à un autre illustre fils du continent, lui témoigner une deuxième fois leur fierté d'être avec lui. Ils voulaient communier avec cet homme et son peuple en cet instant solennel de prestation de serment, partager son bonheur.

Mais qui était donc cet homme au port et à la carrure altière, se demandaient-ils, dont l'image, chaque fois qu'elle apparaissait sur les écrans disposés autour du stade, déclenchait une forte ovation ponctuée de délires et de scènes d'hystérie ? Il n'était pas Dieu. Il n'était pas non plus le roi Alexandre le Grand, Jules César, encore moins l'empereur Néron qui recevait les hommages de ses sujets dans le Colisée, au retour de ses campagnes guerrières victorieuses. Il n'a pas forgé l'admiration des autres par le glaive. Il n'a pas plus construit son respect par la terreur, le feu et le sang, lui qui a toujours refusé de marcher sur des cadavres pour aller au Palais de Roume. Sur sa tête, il ne portait ni diadème, ni couronne incrustée de diamants et de saphirs. Tout au plus, il se contentait des salutations de son peuple et de l'agréable sensation que lui procurait le zéphyr du soir. Il était resté peuple en conseillant les rois et les grands de ce monde.

Mais à quoi pensait cet homme lorsque ces acclamations, fusant de partout et se mélangeant avec la musique et les chants, retenaient jusqu'au tréfonds de son être ? Était-il emporté hors du temps par les envolées lyriques de sa griotte de naissance, Lesson, accompagné par le célèbre ensemble instrumental traditionnel de Daniel Sorano, magicienne du verbe et de la parole, qui égrenait sa généalogie patricienne, dont il ne s'est jamais prévalu, le transportant ainsi sur un somptueux tapis magique, tissé de mélodies nostalgiques au royaume de ses illustres ancêtres Bracks du Walo et du Gandiol ? Se remémorait-il les épopées glorieuses de nos valeureux héros qui avaient défendu, au prix de leur vie même, l'honneur, la dignité de l'homme noir contre l'envahisseur ? Du fond de son cœur, susurrait-il à travers ses lèvres pincées des prières à nos grands saints hommes musulmans ou chrétiens de ce monde, ou au-delà, pour un Sénégal d'unité, de paix, de concorde et de prospérité ? Leur réitérerait-il son engagement ferme pour la consolidation du dialogue islamo-chrétien si précieux, mais si fragile ?

Se rappelait-il aux bons souvenirs de ses aînés dont il était le digne héritier : les apôtres de la paix et de la non-violence, le Mahatma Gandhi, l'homme de Memphis, le pasteur Martin Luther King, les pionniers de l'Afrique et de la Diaspora du nationalisme et du panafricanisme : Dubois, Marcus Garvey, Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah, Houphouët Boigny, Ahmed Sékou Touré, Modibo Keïta, Gamal Nasser, Habib Bourguiba, Cheikh Anta Diop, et Léopold Sédar Senghor, chantre de la Négritude, de la civilisation de l'universel et du métissage culturel ? À travers ce bruissement mélodieux, ne percevait-il pas le murmure du Sage de Yamassoukro, l'homme au sourire éternel : « Merci d'avoir défendu mon café et mon cacao et œuvré pour éviter à mon pays le chaos » ?

Ce regard tantôt mélancolique ne voyait-il pas l'image d'une Afrique déchirée par des guerres fratricides au Darfour, au Congo et ailleurs, à la merci des dures lois du commerce international, marquées du sceau de l'iniquité et de l'injustice ? À quand l'avènement des États-Unis d'Afrique, et la concrétisation du NEPAD qui constitue l'unique voie pour sortir l'Afrique du sous-développement et de la pauvreté ? Pensait-il à ces jeunes, espoir de demain, pris dans l'engrenage des mirages d'Espagne ou d'Italie et qui ont choisi la voie périlleuse des mers à bord d'embarquements de fortune, en quête d'un Eldorado illusoire ? Pensait-il à cette image poignante qui a fait le tour du monde de ce garçon s'accrochant désespérément à ses mains, comme une ultime bouée de sauvetage, les yeux en larmes pour s'évanouir dans ses bras ? Pensait-il au plan Reva qui prendra en charge, entre autres, l'avenir de cette jeunesse ambitieuse, pleine de volonté et de détermination ? Pensait-il aux personnes du troisième âge qui ont repris goût à la vie, grâce au plan Sésame ? Pensait-il à l'appel incessant adressé à ses frères de l'opposition, pour construire ensemble un Sénégal de paix, de prospérité, qui ont brillant par leur absence à cette cérémonie nationale ? Pensait-il à ses vaillants et fidèles chevaliers, ses illustres compagnons des périodes de braise, frères et sœurs du mythique Parti Démocratique du Sénégal disparus, les Boubacar Sall, Mass Dia, Meulo Gueye, son frère Adama Wade, Nguissaly, Coumba Ba, la lionne de Tamba, Aminata Samaké et autres, aujourd'hui grands absents hélas à cette grande rencontre de communion ?

Suprême prodige ! Se rappelait-il que la présidente de cette haute, le Conseil constitutionnel, Madame Mireille Ndiaye, qui avait le privilège sacerdotal de recueillir sa juridiction son serment devant Dieu et les hommes, était la veuve d'un de ses premiers compagnons de lutte : Fara Ndiaye ? Du haut de la tribune, voyait-il les immenses champs de tabanani qui s'étendaient à perte de vue sur les plaines du Djolof, du Diéry, du Cayor, du Saloum, du Fouta et du Fogny et les unités de fabrication de bio-carburant à partir de ces végétaux ? Dans son regard profond qui scrutait le ciel brumeux, ne voyageait-il pas un avion effectuer son premier atterrissage sur l'aéroport international Blaise Diagne de Diass ?

Enfin, pourra-t-il nous livrer un jour l'intensité du frisson qui parcourait tout son être et l'émotion qui l'étreignait jusqu'à l'étouffement, lorsque devant ses illustres hôtes, le stade tout entier en apothéose, hommes, femmes, vieux, enfants, à l'unisson scandalaient : « Gorgui dolli niou, Gorgui doyolou niou ! Abdoulaye Wade, donne-nous encore ! Nous n'avons pas encore assez de ton cœur d'or et de ton esprit génial » ?

Me Djibril Guerre
CIS
wardjibril@yahoo.fr

Section: 
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