Publié le 18 Jun 2026 - 18:10
FACE AUX DIFFICULTÉS DE LEUR SECTEUR

Les artisans se reconvertissent en conducteurs de moto-Jakarta

 

Malgré la promesse de l'État du Sénégal de céder 15 % de la commande publique aux artisans, ces derniers, qui disent toujours attendre l'effectivité de cette "mesure", ne parviennent pas à vivre de leurs métiers. À Kaolack, l'artisanat est à genoux, conduisant les acteurs à la reconversion vers d'autres activités, comme la conduite de vélos-taxis.

 

La zone centre, notamment Kaolack, a pendant de longues années fait prévaloir sa réputation à travers son expertise en matière de confection de produits artisanaux. De toute la zone, c'est la région de Mbossé qui constituait, dans un passé plus ou moins lointain, "le hub économique" et même politique de cette vaste localité. Hélas, ce prestige, comme le constatent les Kaolackois, s'est érodé.

C’est notable dans le secteur de l'artisanat qui connait un bouleversement qui se traduit, entre autres, par une perte de vitesse "sans précédent". Si l'on en croit Khadimou Tall, président de la coopérative dénommée "Artisan Mbokoum Nieup", qui polarise plusieurs secteurs d'activités artisanales, l'artisanat est en crise dans la région de Kaolack, au grand dam des acteurs, dont la plupart ne parviennent plus à entretenir leur famille dignement.

Pourtant, dit-il, l'expertise est là. En guise de rappel, il indique que toutes les œuvres artisanales de la chambre des métiers de Kaolack ont été réalisées par les artisans de Kaolack : fer, aluminium, bois... "De magnifiques choses ont été faites par ma coopérative", se glorifie-t-il.

Aujourd’hui, il dit ignorer pourquoi les commandes publiques locales, au moins, ne sont pas captées par les artisans de Kaolack, y compris ceux qui ne sont pas de son organisation, car il souligne que les compétences sont partout dans la zone. "On n'exécute aucune commande publique. Nous avons décrié cette situation au niveau des autorités, mais tout est au point mort", regrette M. Tall, qui soutient que, sans ces marchés, le secteur agonise, en ce sens que les commandes publiques représentent la quasi-totalité de ce qui nourrit le secteur, puisque les commandes individuelles, qui sont devenues de plus en plus rares, ne rapportent pas gros.

Sur les raisons pour lesquelles cette commande leur file entre les doigts, il renseigne qu’elle est attribuée sans passer par les voies légales, c'est-à-dire qu’elle est remportée par des personnes entretenant des relations amicales avec les adjudicateurs. Le comble est, selon lui, que l'attributaire n'a pas souvent les compétences nécessaires et fait exécuter le marché par d'autres. Une pratique qui devrait être bannie.

"Nous avons signé un partenariat avec la mairie de Kaolack pour l'exécution des marchés de la ville, mais depuis la signature, nous n'avons reçu aucune commande. La seule que nous avions remonte à 2024, quand le maire nous a donné 5 millions pour confectionner et exposer les produits à la Foire internationale de Kaolack. Depuis lors, rien de nouveau sous le ciel", constate M. Tall.

Même son de cloche chez Adji Maguette Gueye, présidente du regroupement de femmes dénommé "Biddiw Saloum". Son organisation, bien que disposant de plusieurs profils professionnels, n'a jamais bénéficié de financement ou de commandes publiques, constate-t-elle. "J'appartiens à des coopératives rattachées à la chambre des métiers de Kaolack. Les membres des deux organisations se débrouillent eux-mêmes. Nous avons bénéficié d'une formation à la chambre de commerce de Kaolack, mais celle-ci était payante. Après, aucun appui de quelque nature que ce soit ne nous est parvenu. La mairie, la chambre de commerce ne nous donnent aucun marché. On nous utilise, c'est tout", s'offusque-t-elle.

Face à cette situation, les artisans demandent aux autorités de revoir leur copie,  en réduisant les montants faramineux injectés dans l’importation des produits artisanaux et qui ne servent qu’à renflouer que le trésor des pays étrangers.

« Les jeunes ont claqué la porte de ce secteur »

Face aux conséquences de cette situation, Khadimou Tall affirme que "l'écrasante majorité des artisans, surtout les jeunes, ont claqué la porte de ce secteur pour se reconvertir en conducteurs de moto-jakarta, afin d'affronter la vie dure."

"Beaucoup de Jakartamen ont des métiers, mais puisque leurs activités ne marchent pas, ils ont rejoint les vélos-taxis", confie un conducteur de Jakarta. Le président du mouvement des conducteurs de motos-taxis de Kaolack, Ndira Diop, de renchérir : "La règle parmi les Jakartamen est : parce que cela ne marche pas dans d'autres secteurs, on se reconvertit en conducteurs de vélos-taxis. C'est pourquoi, il y a toute sorte de qualifications parmi nous : soudeurs, mécaniciens, menuisiers... Il existe des gens qui continuent à exercer un métier, mais chaque après-midi, vers 18 h, ils reprennent la route pour gagner un peu d'argent. Ce qui leur permet d'assurer les dépenses du lendemain, puisque le métier ne rapporte rien."

L'artisanat est donc un secteur qui agonise, malgré les promesses des gouvernants de lui redonner un souffle nouveau. En effet, sous le régime du président Macky Sall, il a été agité l'idée d'accorder 15 % de la commande publique aux artisans. Cependant, selon les artisans, cette promesse a été rangée aux oubliettes.

L'Union nationale des chambres des métiers du Sénégal avait entamé des démarches visant à parapher un protocole d'accord avec l'État du Sénégal afin de "contraindre les institutions du pays à céder aux artisans 15 % des marchés publics". Mais, cette énième tentative de concrétisation de la promesse des 15 % de la commande publique n’a pas prospéré.

Bachir KANE

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