La passion met au pas la diplomatie

Malgré la volonté de désescalade exprimée par les voix diplomatiques des deux pays, la passion a fini par prendre le dessus. Sur la toile comme dans les médias, Marocains et Sénégalais jouent aux prolongations d’une CAN définitivement entrée dans les annales.
On aura tout vu avec la 35e édition de la Coupe d’Afrique des nations qui s’est jouée au Maroc, du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026. Face à l’escalade entre Marocains et Sénégalais à la veille de la finale, notamment sur les réseaux sociaux et dans les médias, le ministère de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur s’était vu obligé de monter au créneau pour appeler à une désescalade. “…Cette rencontre sportive sera avant tout l'objet d'une célébration de la fraternité entre deux peuples unis par des liens historiques, économiques, humains et spirituels profonds”, rappelait-on côté sénégalais.
Appelant l'ensemble des acteurs “à préserver un esprit de responsabilité, de respect et de fair-play, en fidélité à la solidité des relations sénégalo-marocaines”, le ministère des Affaires étrangères avait insisté sur la nécessité de renforcer ces liens. “Le Sénégal considère le sport, et en particulier le football, comme un puissant vecteur de rapprochement ainsi que de cohésion entre les peuples. Cette finale doit ainsi être vécue comme une célébration du talent africain, de l'unité du continent et de la forte fraternité entre les peuples sénégalais et marocain, au-delà de toute considération circonstancielle”, soulignait le communiqué avant même le match.
Le même discours était aussi véhiculé côté marocain. Au-delà de la passion autour du match, la représentation diplomatique du Maroc au Sénégal avait vanté “une relation fraternelle, ancienne et exceptionnelle, reconnue comme l'une des relations modèles en Afrique, fondée sur une histoire partagée, une solidarité constante, une spiritualité vivante et une vision commune de notre continent”. Le sport, soutenait l’ambassade, lorsqu'il est porté par des valeurs, rapproche davantage qu'il ne divise.
“Cette relation d'exception, forgée bien avant les indépendances et constamment renforcée par des actes forts, une confiance politique rare et une coopération multidimensionnelle sans équivalent en Afrique, s'inscrit aujourd'hui dans une dynamique résolument tournée vers l'avenir, à la faveur d'importantes échéances bilatérales à venir dès le lendemain de cette finale”, avait indiqué l’ambassade du Maroc au Sénégal.
Quand la passion prend le dessus sur la diplomatie
Malgré ces appels diplomatiques, le match s’est déroulé dans une ambiance électrique, avec à la clef une victoire du Sénégal sur un score de 1 but à 0, dans des conditions rocambolesques, qui continuent de soulever des vagues. Poussant encore le ministère des Affaires étrangères Sénégalais à jouer aux pompiers.
Dans un nouveau communiqué publié hier, les services de Cheikh Niang saluent la qualité des infrastructures, la rigueur de l'organisation, ainsi que l'hospitalité des Marocains. “Cette réussite illustre une nouvelle fois le savoir-faire reconnu du Royaume du Maroc dans plusieurs domaines et son engagement constant en faveur du rayonnement du sport africain”, indique le ministère des Affaires étrangères, non sans rappeler que le Sénégal et le Maroc restent deux pays frères, unis par des liens forts de tous ordres.
“Le résultat sportif, si favorable qu'il soit au Sénégal, ne saurait occulter le mérite, la combativité et la valeur de la sélection marocaine, qui a porté haut les couleurs du Royaume du Maroc avec dignité et panache. Dans cet esprit, le Sénégal réaffirme que cette rencontre restera avant tout un symbole de fraternité, de respect mutuel et de fierté africaine partagée”, tempère le communiqué, qui a largement été relayé sur certaines plateformes marocaines, accueillies parfois par des salves d’insultes chez les internautes.
Plus qu’un simple enjeu sportif
Cette tournure diplomatique est venue renforcer que la CAN dépasse le simple enjeu sportif. De l’avis de Régis Hounkpé, analyste géopolitique béninois, le foot ne se joue pas que sur le gazon. “Au-delà du gazon, le sport en général, le foot en particulier, se joue aussi sur le terrain politique, économique, diplomatique…. On est au cœur d’enjeux de puissance, de comparaison entre les pays, d’influence…. Sous ce rapport, le foot a effectivement une fonction éminemment géopolitique et la CAN n’échappe pas à cette réalité”, indique le directeur exécutif du cabinet Interglobe conseils.
Le long de cette CAN, l’on a aussi perçu des fractures importantes entre d’une part l’Afrique du Nord d’autre part l’Afrique subsaharienne. Cela s’est manifesté aussi bien du point de vue des infrastructures où le Maroc a fait montre de grandes capacités mais aussi sur le plan logistique. À ceux qui sont tentés de réduire ces enjeux à une opposition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique au sud du Sahara, M. Hounkpé rétorque : “Les choses sont bien plus complexes. Rappelez vous : le Maroc, pendant la CAN précédente, était très alliée avec la Côte d’Ivoire, qui l’a beaucoup supporté.” L’autre exemple qui illustre que nous sommes loin d’une opposition entre deux Afriques, c’est le cas Algérie qui supporte quasi-systématiquement les équipes qui jouent contre le Maroc.
Cela dit, reconnaît le spécialiste, le sport peut effectivement se révéler comme facteur d’alliance et de mésalliance. Mais il ne faut pas non plus lui donner trop de pouvoirs, prévient-il. “Les relations entre les pays restent fortement liées au principe des intérêts convergents. Il ne faut pas sacraliser le foot au point d’en faire un objet de division politique ou diplomatique. Ce sont les intérêts qui priment”, a-t-il expliqué.
La passion ne prime pas sur les intérêts
Parlant des rapports entre le Maroc et le Sénégal qui datent de très longtemps, Régis Hounkpé précise que “cette amitié est davantage liée à des intérêts stratégiques, économiques et politiques réciproques. Le foot peut venir les renforcer”. Dans un contexte d’hostilité, selon lui, le foot peut renforcer les divisions, mais il ne saurait prévaloir sur les intérêts. Très optimiste, Régis Hounkpé ajoute : “On verra peut-être dans les réseaux sociaux des agissements dans un sens ou dans un autre, mais rapidement tout va rentrer dans l’ordre, parce que les intérêts stratégiques politiques réciproques vont prendre le dessus.”
Au-delà des enjeux bilatéraux, le directeur exécutif d’Interglobe conseils est revenu sur la dimension exceptionnelle de la CAN. “Le foot, c’est très important, elle offre une visibilité et une exposition médiatique très importante. De ce point de vue, elle est un excellent levier pour l’attractivité économique, touristique…. Et dans ce domaine, l’Afrique reste un acteur majeur sur le plan international”, indique le spécialiste qui estime que ce rayonnement doit aussi prévaloir dans les domaines économiques, diplomatiques, sécuritaires, etc.
Dans ses communiqués, le ministère des Affaires étrangères Sénégalais insistait également sur le fait que la Coupe d'Afrique des Nations doit demeurer un marqueur solide d'une Afrique résolument en marche vers l'excellence, capable d'organiser, de produire et de célébrer le sport au plus haut niveau mondial.
MOR AMAR






