La révolte de Mbao
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La commune de Mbao comprend plusieurs richesses écologiques qui, malheureusement, ne bénéficient pas d’un entretien, ni d’une mise en valeur. Au cours d’une marche pacifique, hier, dans les rues de la commune, les Mbaois ont exigé des solutions pérennes à ces maux.
L’hivernage 2020 a été un véritable supplice pour les populations de Mbao. Un an après, la doléance phare des riverains portant sur le dragage et l’aménagement du marigot de Mbao reste sans réponse. Or, les premières pluies sont tombées et la commune est censée recevoir le trop-plein d’eau de la commune de Keur Massar et ses environs. Conscients que le même schéma d’inondations va se reproduire cette année, aggravé par le drainage de nouvelles eaux usées, les Mbaois sont sortis hier dans la rue crier leur ras-le-bol.
‘’Mbao exige respect et considération’’, pouvait-on lire sur l’une des nombreuses pancartes brandies par les marcheurs. La Plateforme pour le développement durable de Mbao, la Commune de Mbao suggestions, le mouvement Mattal, et T’es de Zac Mbao exigent des mesures d’accompagnement avant tout projet de drainage. ‘’Mbao est incapable de cohabiter avec ce projet. Nous exigeons que ceux qui gèrent le projet de la dépollution de la baie de Hann viennent parler avec nous. Nous disons que si c’est le marigot de Mbao qui est l’hôpital pour recevoir les malades que sont Keur Massar, Yeumbeul et toutes les localités qui sont au nord de la forêt classée de Mbao et que cet hôpital est le bassin versant, il doit au préalable être construit. Ce qui revient ici à draguer, avant même qu’on parle d’aménagement’’, précise le coordonnateur de la plateforme.
Il renseigne que l’organisation ambitionne la redynamisation de la navigation dans ledit marigot, ainsi que le retour à une eau propre et traitée. ‘’Deux tiers de la production halieutique provient des lacs, de la pisciculture sur le continent’’, fait remarquer Guirane Diène.
Ainsi, poursuit-il, ‘’nous ne voulons pas que ce marigot soit transformé en un endroit où on ne fait que drainer des eaux usées. Mbao ne veut pas de cela ; Mbao ne mérite pas cela. Enfin, nous réclamons nos 34 milliards, car dans le Plan décennal de lutte contre les inondations, il a été prévu 19 milliards de francs CFA. L’opération prend fin en 2021. Elle devait reprendre les canalisations de la Zac de Mbao et de Toll Dias, en plus d’aménager le marigot de Mbao. Mais, jusqu’à présent, nous n’avons pas vu la couleur de cet argent. Dans le Progep 2 (Projet de gestion des eaux pluviales) où on veut sortir Keur Massar de l’eau, on a mobilisé 15 milliards dans l’urgence, mais la part de Mbao, ce sont des pompes qu’on a connues, il y a quelques années, pour rejeter l’eau en mer. %ais cela est réducteur’’.
Le ministre Oumar Guèye, sourd à la demande d’audience de la plateforme
La Plateforme pour le développement durable de Mbao demande, de ce fait, au ministre des Collectivités territoriales d’ouvrir un dialogue, car les savoirs endogènes de la population doivent être valorisés. Le ministre Oumar Guèye est resté sourd à la demande d’audience du mouvement adressée le 4 juin dernier. ‘’Le marigot est et a toujours été une solution au problème d’inondations ; Mbao reçoit toutes les eaux pluviales de Dakar. Ce qui fait qu’aujourd’hui, le marigot a perdu son lit et se déverse dans les maisons. Il faut un tirant d’eau d’au moins deux mètres pour draguer le marigot. Après cela, il pourra régler la question de l’inondation. Malheureusement, les autorités ne règlent pas les problèmes, elles ne font que les déplacer. Nous les interpellons, car nous voulons des solutions pérennes à la place d’un pompage et cette année encore, certains quartiers vont souffrir pendant l’hivernage’’, renchérit pour sa part le vice-président de la plateforme.
Mbao est certes une ‘’bombe écologique’’, mais elle est aussi sujette à une érosion côtière très rapide qui risque, selon Babacar Guèye, de faire disparaître le patrimoine culturel et immatériel qui devait être valorisé. C’est le cas des quartiers de Ndoyène, Thiékène... ‘’On a un marigot, une mer, une forêt de 715 hectares, mais les Mbaois suffoquent, du fait de la pollution et toutes les ressources censées protéger les Mbaois sont menacées. Aujourd’hui, ce patrimoine est hypothéqué, dans la mesure où la mer avance à grands pas. Les eaux de Keur Massar déversées provoquent les rejets de mer et accentuent le phénomène d’érosion côtière. Conjugué au projet de dépollution de la baie de Hann avec l’installation de la station d’épuration à Petit Mbao, l’érosion côtière va s’accentuer’’, ajoute-t-il.
A ce jour, ledit projet va occasionner le déversement de 100 000 mètres cubes d’eau par jour contre 33 000 mètres cubes prévus initialement. Pour cause, de nouvelles communes se retrouvent connectées à la station d’épuration. Pour le vice-président de la plateforme, ce projet doit être repensé : ‘’Ils sont en train de construire un collecteur qui part du Port autonome de Dakar et à la fin de l’émissaire, il y a le cimetière des bateaux qui est un récif corallien, c’est-à-dire une zone de reproduction des ressources halieutiques. Or, le gouvernement prévoit un traitement simplement primaire de ces eaux. Mbao exige plutôt le traitement tertiaire de ces eaux et la réutilisation de ces eaux dans les champs, car le Sénégal est un pays qui a un déficit pluviométrique. Donc, déverser toute cette eau en mer serait un gâchis. Aussi, la station même risque de disparaître en mer, dans 30 ans, si on ne lutte pas au préalable contre l’érosion côtière. Nous constatons que les autorités font la sourde oreille, nous les attendons. Tant que ce problème ne sera pas réglé, la station d’épuration ne sera pas implantée à Mbao. Le problème le plus crucial, c’est le phénomène d’érosion et il faut illico presto le dragage du marigot, en plus de son aménagement.’’
Du même avis, le coordonnateur prédit le même scénario que celui de l’embouchure de Saint-Louis et la disparition de la plage, si ce dragage n’est pas un préalable.
La forêt classée toujours menacée
En juin 2020, des documents rendus publics par la plateforme attestaient d’une procédure de déclassement de la forêt de Mbao, suite à la demande de la ville de Pikine d’une extension de son cimetière. La forêt classée de Mbao est un des poumons verts de la région de Dakar que les riverains ne souhaitent pas ‘’covidée’’. L’écosystème participe à l’atténuation de la pollution de l’air. Un autre aspect des revendications que les Mbaois entendent surveiller de près, surtout que 150,58 hectares ont été déclassés de la bande des filaos, le 4 juin 2021.
De l’avis de M. Diène, il y a de quoi s’inquiéter. ‘’Les autorités de Pikine veulent 10 hectares de cette forêt pour un cimetière mixte, pendant qu’à côté du cimetière de Pikine, il y a 12,7 hectares. Les Pikinois eux-mêmes demandent à enterrer leurs morts dans ces 12,7 hectares. Aujourd’hui à Pikine rue 10, c’est le comble. On superpose les cadavres, on est en train de créer une fosse commune près d’un terrain mitoyen de 12,7 hectares qu’on refuse à la population. Nous pensions que c’est une affaire oubliée, mais quand on voit ce qui vient de se passer au niveau de la bande des filaos, cela nous interpelle. Le ministre Abdou Karim Sall nous a assurés dans son bureau avoir refusé le déclassement de la bande des filaos. Toujours à Guédiawaye, les autorités ont prévu 12 hectares pour un cimetière mixte, mais aucun enterrement n’y est fait jusque-là. Saint Lazare est en train d’être saturé. On est dans quel pays ?’’.
Les riverains sont catégoriques : ‘’Tant que le cimetière de Pikine n’est pas étendu, la forêt de Mbao est menacée.’’ Ainsi, une veille s’impose, afin que personne ne touche à cette forêt qui constitue un régulateur écologique et environnemental. ‘’On nous regarde avec dédain. Mbao n’est pas considérée. Mbao n’est pas respectée, malgré tout ce que la commune représente dans la région de Dakar. Elle existe depuis 1444 et était l’épicentre de la région du Cap-Vert. C’était ici que la communauté léboue se réunissait pour prendre les grandes décisions. Mais aujourd’hui, les grands Serignes de Dakar font preuve de lâcheté, vu leur silence sur tous ces problèmes écologiques’’, martèle Guirane Diène.
Pollution, foncier...
A ce tableau déjà bien sombre, s’ajoutent le piteux état des routes, les chantiers en cours de la commune qui risquent de faire immerger Mbao dès les premières pluies. Cela sans compter la pollution industrielle qui tue à petit feu les populations. ‘’Nous demandons la mise aux normes conventionnelles de toutes ces entreprises qui sont installées à la lisière de Mbao. Je pense à Senta, aux ICS. Nous demandons également la délocalisation du service qui s’occupe de l’ammoniac qui n’a cessé de créer des malformations chez les populations. On ne veut pas que ce qui s’est passé en Inde et à Beyrouth se passe au Sénégal’’, déclare le coordonnateur de la Plateforme pour le développement durable de Mbao.
La commune n’est pas non plus exempte de litiges fonciers. En effet, sous le régime du président Abdoulaye Wade, des riverains de Diakhirate ont perdu des terres et habitations pour occupation illégale dénoncée par la ville de Pikine.
Par ailleurs, l’aménagement de certaines routes a également impacté des titres fonciers. La municipalité avait promis la réparation des torts par un dédommagement des victimes. Une annonce sans suite. ‘’On nous informe que ce qui reste de ce foncier de 97 hectares est entre les mains de certaines personnes qui font la bamboula’’. Hier, Mbao a aussi marché pour exiger la lumière sur cette affaire.
En outre, du côté de Keur Mbaye Fall, 2 000 jeunes réclament un espace de jeu/sport. Un espace appartenant désormais à des particuliers. ‘’Les jeunes ont besoin de cet espace pour leur épanouissement. Le sport est un moyen d’éducation et permet de réguler les pulsions. Si les jeunes n’ont pas d’endroit pour faire du sport, c’est une énormité. La conséquence, c’est qu’ils seront violents dans les maisons. La légitimité doit primer sur la légalité, l’Etat et la municipalité doivent pouvoir négocier avec ces propriétaires privés afin qu’on laisse cet espace à ces 2 000 jeunes’’, plaide Guirane Diène. Qui alerte : ‘’On pensait qu’avec la Covid-19, les gens allaient faire une introspection et se rendre proches des populations. La révolte de mars n’a pas été décodée par nos autorités ; rien n’est fait. Si les jeunes sortent une fois de plus, ce sera une deuxième qui risque de faire mal.’’
Les Mbaois promettent de passer à la vitesse supérieure après la Tabaski, puisque jusqu’ici, la lutte de manière normée et républicaine fait face à la sourde oreille des autorités concernées.
EMMANUELLA MARAME FAYE