Réflexion sur l’homme, l’ego et la conscience

La scène politique sénégalaise nous montre des figures hideuses qui déshonorent la vitalité démocratique de notre Nation De l’homme transgressif à l’homme sans remords << Il existe une fine membrane entre psychopathe et sociopathe. >> Cette phrase, lue quelque part, mérite que l’on s’y arrête. Non pas parce qu’elle établirait une vérité scientifique définitive la psychopathie et la sociopathie ne constituent pas aujourd’hui deux diagnostics psychiatriques distincts, mais parce qu’elle ouvre une interrogation beaucoup plus profonde : qu’est-ce qui, dans l’être humain, empêche la transgression de devenir une manière d’être ? Car l’homme peut commettre le mal sans être entièrement mauvais. Il peut mentir sans être menteur. Il peut trahir sans être définitivement traître. Il peut céder à son ego sans devenir totalement prisonnier de celui-ci. Il existe donc, entre l’acte et l’identité, un espace intérieur. J’appelle cet espace : la conscience.
I — LA TRANSGRESSION : QUAND L’HOMME FRANCHIT LA LIMITE
Toute société repose sur des limites. La loi fixe certaines frontières. La morale en fixe d’autres. La religion en rappelle certaines. Et la conscience personnelle en constitue souvent la dernière sentinelle. L’homme transgresse lorsqu’il franchit une limite qu’il sait exister. Mais une transgression ne signifie pas nécessairement que toute conscience morale a disparu. L’individu peut regretter. Il peut demander pardon. Il peut réparer. Il peut apprendre. C’est pourquoi la capacité de reconnaître sa faute constitue déjà une forme de protection contre la déchéance morale. Le véritable danger commence lorsque la faute n’est plus vécue comme une faute.
II — DE LA FAUTE À LA RATIONALISATION
L’être humain possède une remarquable capacité à justifier ses propres actes. Il ne dit plus : << J’ai mal agi. >> Il dit : << J’avais mes raisons. >> Puis : << Tout le monde aurait fait la même chose. >> Et finalement : << Je n’ai rien fait de mal. >> Voilà un mécanisme particulièrement dangereux. Car l’ego ne cherche pas toujours à supprimer la conscience. Il cherche parfois simplement à la convaincre. L’homme ne devient donc pas nécessairement insensible à la morale ; il peut devenir beaucoup plus subtil : il transforme sa morale pour qu’elle cesse de le condamner. C’est là que commence l’érosion de la membrane.
III — L’EMPATHIE : LE DERNIER MIROIR DE L’HUMAIN
Il existe une question simple qui permet souvent de mesurer notre humanité : << Suis-je encore capable de ressentir quelque chose devant la souffrance que je provoque chez l’autre ? >> L’empathie n’est pas la faiblesse. Elle constitue au contraire l’un des mécanismes fondamentaux qui permettent à l’homme de vivre avec l’homme. Lorsque l’autre souffre, quelque chose en nous devrait normalement réagir. Lorsque nous humilions, nous devrions pouvoir percevoir l’humiliation. Lorsque nous trahissons, nous devrions pouvoir imaginer la blessure de celui que nous avons trahi. Mais lorsque l’autre devient simplement un moyen d’obtenir quelque chose, la relation humaine change de nature. L’autre n’est plus un sujet. Il devient un objet. Un obstacle à éliminer. Une faiblesse à exploiter. Une réputation à détruire. Un pouvoir à conquérir. Une ressource à utiliser. La déshumanisation de l’autre constitue peut-être l’un des signes les plus inquiétants de la dégradation morale.
IV — L’EGO : LE PETIT ROI QUI PEUT DEVENIR TYRAN
L’ego n’est pas nécessairement notre ennemi. Il participe à la construction de notre identité, de notre estime de soi et de notre affirmation personnelle. Mais lorsqu’il cesse d’être un serviteur pour devenir un maître, tout change. L’homme ne cherche plus à être juste. Il cherche à avoir raison. Il ne cherche plus la vérité. Il cherche à gagner. Il ne demande plus : << Qu’est-ce qui est juste ? >> Il demande : << Qu’est-ce qui sert mes intérêts ? >> C’est ici que l’ego rencontre le pouvoir. Et lorsque l’ego dispose du pouvoir sans rencontrer de contre-pouvoir intérieur, la conscience peut progressivement devenir silencieuse.
V — LE POUVOIR : LE RÉVÉLATEUR DES PROFONDEURS
Le pouvoir ne transforme pas toujours l’homme. Très souvent, il révèle ce qui était déjà en lui. L’homme humble qui reçoit du pouvoir peut devenir un serviteur plus efficace. L’homme dominé par son ego peut, au contraire, utiliser le pouvoir pour satisfaire ses frustrations, ses ambitions ou son besoin de domination. C’est pourquoi il ne suffit pas de demander : << Qui détient le pouvoir ? >> Il faut également demander : << Quelle conception de l’homme habite celui qui détient le pouvoir ? >> Celui qui considère l’autre comme une personne digne de respect cherchera à servir. Celui qui considère l’autre comme un instrument cherchera à exploiter. Et celui qui considère l’autre comme une menace cherchera à l’éliminer. La différence peut parfois être invisible de l’extérieur. La membrane est fine.
VI — LE REMORDS : UNE DOULEUR QUI PEUT SAUVER
Le remords est douloureux. Pourtant, cette douleur possède une fonction profondément humaine. Le remords signifie : << J’aurais pu agir autrement. >> Cette phrase contient déjà la possibilité du changement. L’absence totale de remords, lorsqu’elle s’inscrit dans un ensemble durable de traits antisociaux, est autrement plus préoccupante. Car si rien ne fait obstacle intérieurement à l’exploitation de l’autre, la limite morale perd progressivement sa fonction. L’individu peut alors devenir capable de faire souffrir sans que la souffrance de l’autre ne constitue pour lui une véritable réalité morale.
VII — SOCIOPATHIE, PSYCHOPATHIE : NE PAS CONFONDRE LE MOT ET L’HOMME
Il faut ici éviter une dangereuse simplification. On ne peut pas diagnostiquer un individu parce qu’il est froid, manipulateur, colérique, menteur ou dépourvu de remords à un moment donné. La psychologie humaine est beaucoup plus complexe. Les termes psychopathe et sociopathe appartiennent largement au langage clinique et populaire autour des comportements antisociaux, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de résumer une personne. Et surtout, un comportement immoral n’est pas automatiquement une maladie mentale. Cette distinction est essentielle. Car si nous médicalisons toutes les conduites mauvaises, nous risquons de déresponsabiliser ceux qui doivent répondre de leurs actes. L’homme responsable de ses actes ne peut pas toujours se réfugier derrière une explication psychologique. Comprendre n’est pas excuser. Expliquer n’est pas absoudre.
VIII — LA VÉRITABLE FRONTIÈRE : LA CAPACITÉ DE RETOUR
Peut-être que la véritable frontière ne se trouve finalement ni dans la colère, ni dans l’égoïsme, ni même dans la transgression. Elle se trouve dans la capacité de retour. Retour vers la vérité. Retour vers la conscience. Retour vers l’autre. Retour vers la responsabilité. Retour vers Dieu, pour celui qui croit. L’homme peut tomber. Mais tant qu’il est capable de reconnaître sa chute, de regretter, de demander pardon et de réparer, la membrane n’est pas complètement rompue. Il reste une porte. Et cette porte s’appelle : LE RETOUR À LA CONSCIENCE.
IX — UNE SOCIÉTÉ PEUT-ELLE ELLE AUSSI FRANCHIR LA MEMBRANE ?
C’est ici que la réflexion devient collective. Une société ne devient-elle pas dangereuse lorsque le mensonge devient ordinaire, que l’humiliation devient divertissement, que la violence devient spectacle et que la réputation d’autrui devient une monnaie d’échange ? Les réseaux sociaux ont parfois transformé la parole en projectile. On accuse avant de vérifier. On condamne avant de comprendre. On diffuse avant de réfléchir. On détruit une réputation en quelques secondes. Et parfois, celui qui participe à cette destruction ne voit même plus la personne derrière l’écran. La distance numérique peut anesthésier la conscience. L’autre devient une image. Puis un commentaire. Puis un pseudonyme. Puis une cible. Et lorsque l’humanité de l’autre disparaît derrière l’écran, la transgression devient étonnamment facile.
X — LA MEMBRANE MORALE
Il existe donc en chacun de nous une frontière fragile. Entre désir et domination. Entre affirmation et arrogance. Entre ambition et prédation. Entre colère et violence. Entre justice et vengeance. Entre critique et humiliation. Entre influence et manipulation. Entre autorité et tyrannie. Cette frontière est fine. Très fine. Mais elle existe. Et elle est entretenue quotidiennement par quelques vertus fondamentales : la conscience, l’empathie, la pudeur, la responsabilité, la justice, la maîtrise de soi et le respect de la dignité humaine. Lorsque ces vertus s’affaiblissent, la membrane devient perméable.
Lorsque l’ego prend toute la place, elle se déchire. Lorsque le remords disparaît, elle cesse progressivement de protéger.
CONCLUSION : L’HOMME DEVANT SON PROPRE MIROIR
La véritable question n’est peut-être donc pas : << Suis-je psychopathe ou sociopathe ? >>
Elle est beaucoup plus dérangeante : << Que reste-t-il de mon humanité lorsque je peux faire souffrir l’autre sans que sa souffrance ne me fasse plus rien ? >> Car le mal ne commence pas toujours par un grand crime. Il peut commencer par une petite justification. Un mensonge que l’on banalise. Une humiliation que l’on trouve méritée. Une trahison que l’on présente comme nécessaire. Une injustice que l’on accepte parce qu’elle nous profite.
Puis une seconde. Puis une troisième. Et progressivement, l’exception devient habitude. L’habitude devient comportement. Le comportement devient caractère. Et le caractère finit par construire une manière d’être. Voilà pourquoi la membrane est si fine. Elle ne sépare pas simplement le bien du mal. Elle sépare l’homme qui peut encore revenir vers sa conscience de celui qui a appris à vivre sans l’écouter. Et peut-être que la véritable victoire de l’homme sur lui-même ne consiste pas à ne jamais franchir cette membrane. Elle consiste à la surveiller chaque jour. Car nous pouvons perdre beaucoup de choses dans la vie. Mais lorsque nous perdons définitivement la capacité de voir l’autre comme un être humain digne de considération, nous ne perdons pas seulement notre morale : nous commençons à perdre notre propre humanité.
Major ( er) Abdou Faye
Votre fidèle et fervente
Vigie citoyenne






