Publié le 31 Mar 2026 - 21:44

Les mineurs artisanaux africains méritent le développement, pas l’effacement

 

À travers les ceintures minières de l’Afrique, des champs aurifères du Ghana aux corridors historiques du Mali, héritier de l’empire de Mansa Moussa, l’exploitation minière artisanale et à petite échelle a précédé de plusieurs siècles l’arrivée des sociétés modernes, des marchés financiers et des codes miniers. Pendant des générations, les communautés africaines ont extrait et échangé des minerais selon des systèmes locaux de gestion des terres et de gouvernance traditionnelle.

Aujourd’hui pourtant, l’exploitation minière artisanale et à petite échelle, souvent désignée par l’acronyme EMAPE, est fréquemment perçue comme un problème à éliminer plutôt que comme une réalité économique à organiser.

Après plus de vingt ans d’expérience dans des projets miniers à travers l’Afrique, notre conviction est claire : l’avenir du secteur ne viendra pas de la suppression de l’exploitation artisanale, mais de sa formalisation, de son organisation et de sa capacité à devenir un pilier de stabilité, d’emploi et de développement durable.

Un secteur né de l’histoire, porté par la nécessité

L’exploitation artisanale n’est pas le résultat d’un échec réglementaire. Elle est le produit de l’histoire.

Les administrations coloniales ont instauré des systèmes de concessions centralisant la propriété des ressources minières entre les mains de l’État, au profit d’une exploitation industrielle à grande échelle. Pourtant, les traditions minières locales n’ont jamais disparu. Elles se sont adaptées et ont continué d’exister parallèlement aux systèmes formels.

Dans les années 1980 et 1990, les politiques d’ajustement structurel dans de nombreux pays africains ont poussé une partie importante des populations vers des activités de subsistance liées à la terre. L’exploitation minière est alors devenue une stratégie de survie, avant d’évoluer progressivement vers un véritable écosystème économique faisant vivre des millions de familles.

Aujourd’hui encore, l’exploitation minière artisanale demeure l’une des principales sources d’emploi en milieu rural. Elle absorbe une main-d’œuvre que l’économie formelle ne peut pas employer, fait circuler les revenus au niveau local et constitue l’un des rares moyens d’accès à la propriété des ressources naturelles pour les communautés africaines.

Exploitation industrielle et exploitation artisanale : deux logiques différentes

L’exploitation minière industrielle moderne, financée par les marchés internationaux, est intensive en capital, fortement réglementée et technologiquement avancée. Elle fonctionne sur des cycles longs et nécessite des investissements considérables.

L’exploitation artisanale repose sur une logique différente. Elle est intensive en main-d’œuvre plutôt qu’en capital, s’appuie sur la connaissance locale des terrains et génère des revenus immédiats plutôt que des rendements à long terme pour les actionnaires.

Appliquer sans transition aux mineurs artisanaux les règles conçues pour l’industrie produit souvent l’effet inverse de celui recherché. Lorsque les licences sont trop coûteuses ou que les exigences administratives sont trop complexes, l’activité ne disparaît pas ; elle devient informelle.

Pourquoi la suppression de l’exploitation artisanale échoue souvent

Dans plusieurs pays africains, les politiques visant à éliminer l’exploitation artisanale au profit exclusif de l’exploitation industrielle ont conduit à une augmentation de l’exploitation illégale, au développement de la contrebande, à des tensions sociales dans les zones rurales et à une perte de confiance entre les populations et l’État.

La réalité est simple. L’exploitation artisanale persiste parce qu’elle répond à des besoins économiques fondamentaux. Elle fournit des emplois, renforce la résilience des communautés et crée de la richesse là où les alternatives sont limitées.

L’exemple d’une intégration progressive : la Tanzanie

La Tanzanie offre un exemple instructif. Plutôt que de criminaliser les mineurs artisanaux, le pays a choisi une stratégie d’intégration progressive.

Les autorités ont réservé des zones spécifiques à l’exploitation artisanale, simplifié l’accès aux licences pour les citoyens et créé des centres d’achat officiels afin d’améliorer la transparence et de réduire la contrebande. Elles ont également encouragé la participation nationale dans la chaîne de valeur minière.

Cette approche repose sur un principe simple : l’inclusion produit de meilleurs résultats que l’exclusion. En intégrant les mineurs artisanaux dans l’économie formelle, la Tanzanie a amélioré le contrôle du secteur, augmenté les exportations déclarées et renforcé la participation des citoyens à la richesse minière.

Le moment des choix pour le Sénégal !

Au Sénégal, le secteur minier s’oriente de plus en plus vers des projets industriels de grande envergure. Les opérations aurifères ont attiré des capitaux étrangers et renforcé les recettes publiques.

Cependant, une politique visant à réduire fortement, voire à éliminer, l’exploitation artisanale au profit exclusif de modèles industriels comporte des risques importants. Lorsque les mineurs artisanaux sont exclus sans alternatives crédibles, l’activité ne disparaît pas. Elle devient informelle, moins contrôlée et plus difficile à encadrer.

Plus préoccupant encore, l’absence de mécanismes permettant l’accès progressif à la propriété peut conduire à une concentration de la richesse minière entre des mains étrangères, tandis que les populations locales restent limitées à des emplois subalternes.

L’exploitation artisanale comme voie vers la propriété nationale

L’un des aspects les plus sous-estimés de l’exploitation artisanale est son rôle de tremplin économique. L’exploitation industrielle exige des capitaux de plusieurs millions, parfois de plusieurs milliards de dollars. Pour la majorité des Africains vivant en milieu rural, cette barrière est infranchissable. L’exploitation artisanale permet au contraire une accumulation progressive du capital.

Avec un accompagnement adapté, notamment en matière d’accès au financement, de formation, de normes environnementales et d’organisation des marchés, les petits exploitants peuvent évoluer vers des entreprises formelles.

Dans cette perspective, l’exploitation artisanale n’est pas seulement une activité de subsistance. Elle peut devenir une voie vers la richesse générationnelle et vers une plus grande appropriation africaine des ressources naturelles.

Des orientations possibles pour le Sénégal

Le Sénégal n’a pas à choisir entre exploitation industrielle et exploitation artisanale. Les deux peuvent coexister dans un cadre politique cohérent.

La définition de zones dédiées à l’exploitation artisanale, la mise en place de licences accessibles, la création de centres d’achat reconnus par l’État, le renforcement de la formation en matière de sécurité et d’environnement ainsi que le développement de mécanismes de financement adaptés aux coopératives constituent des pistes concrètes.

De telles mesures ne fragilisent pas l’exploitation industrielle. Elles contribuent au contraire à la stabilité sociale et à l’inclusion économique.

Un développement qui inclut ses citoyens

L’Afrique entre dans un nouveau cycle des matières premières, porté par la demande mondiale en or et en minerais liés à la transition énergétique. Face au retour des capitaux internationaux, une question essentielle se pose : développement pour qui ?

Si la politique minière privilégie uniquement l’échelle et la rentabilité, la propriété restera concentrée. Si elle intègre également l’inclusion, la richesse minière pourra bénéficier à un plus grand nombre. L’exploitation minière artisanale n’est pas une anomalie à effacer. Elle constitue une composante structurelle de l’économie minière africaine, enracinée dans l’histoire et portée par la nécessité.

Le choix qui se présente au Sénégal, et plus largement à l’Afrique, n’est pas de savoir si l’exploitation artisanale doit exister. Le véritable choix est de décider si elle restera marginalisée ou si elle deviendra l’un des fondements de la souveraineté économique et de la prospérité des générations futures.

Charlotte NANGOLO, Directrice des Operations,
INNOVA RESOURCES CORP. Mohamed NIANG,
Président, INNOVA GROUP

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