Publié le 11 Jun 2026 - 16:26
RARETÉ DU POISSON AU SÉNÉGAL  

L'émigration clandestine, comme facteur aggravant

 

Les causes de la rareté des ressources halieutiques s'expliquent par le manque de repos biologique, la surpêche des bateaux étrangers et la pollution des fonds marins, selon des acteurs de la pêche qui considèrent comme facteur déterminant de la raréfaction du poisson le départ clandestin de centaines de pêcheurs vers l'Hexagone.

 

La problématique de la rareté des ressources halieutiques occupe de nos jours l'actualité avec la question des licences de pêche démersale accordées puis suspendues par l'actuelle ministre de la Pêche après une opposition des organisations de pêche du pays. Une situation qui relance le débat sur le phénomène de la réduction de la quantité de ressources halieutiques le long des côtes sénégalaises, affectant ainsi les ménages.

Les causes de ce manque de poisson sont nombreuses selon les acteurs de la pêche, qui en relèvent une de très particulière : il s'agit de l'immigration clandestine, vue comme un facteur expliquant la raréfaction des produits de la mer.

Au marché central au poisson de Kaolack, le président du marché donne le ton. Atou Ndiaye, qui vient fraîchement de terminer sa journée de travail, explique d'un ton ferme que la situation est chaotique dans le secteur de la pêche. "Les choses sont très compliquées chez nous, pêcheurs, qui ne savons exercer aucune autre activité que la pêche", lance-t-il.

En effet, le pêcheur avance un facteur qu'il juge déterminant, mais dont on parle peu. Il s'agit, selon ses dires, du phénomène de l'émigration clandestine qui, au fil du temps, a accentué la rareté de la ressource marine. « Tout départ vers l'Hexagone de manière clandestine est assuré par les capitaines de pirogues et leur équipage. Les pirogues leur appartiennent et il n'y a qu'eux qui savent les conduire. Donc, chaque départ emporte avec lui beaucoup de pêcheurs. Faites le calcul. Des centaines de pirogues sont parties depuis des années, les pêcheurs se comptent par plusieurs centaines. Ces départs ont un impact sur la pêche, car il n'y a pas assez de bras pour aller en mer", fait-il remarquer.

Auparavant, dit-il, le pêcheur vivait de son activité ; le poisson était très accessible, ce qui n'est plus le cas, et cela fait que les pêcheurs passent plus de temps en mer pour ne revenir qu'avec peu de provisions. C'est toute l'explication, à son avis, de ces départs, car "les pêcheurs embarquent des clandestins, mais en font partie, car s'ils réussissent l'aventure, ils restent à l'étranger."

C'est le même constat chez Mbaye Ndoumbé Sall, secrétaire général du regroupement national des mareyeurs du Sénégal, qui considère l'émigration clandestine comme l'une des causes de la rareté du poisson. "Certes, la thèse du manque de repos biologique est largement avancée par certains acteurs, mais nous, mareyeurs, avons constaté que la plupart des embarcations de pêche artisanale ne sont plus sur les côtes sénégalaises, car celles-ci sont utilisées par les passeurs clandestins, majoritairement constitués de pêcheurs. Donc, on voit des pirogues dotées de filets et de moteurs, mais faute d'équipage, elles ne peuvent pas aller pêcher", dit-il. Avant de souligner que la rareté du poisson est telle que Joal, Mbour et Kayar souffrent d'un manque criant de poisson, pourtant ces sites étaient par le passé les plus grandes zones de pêche du Sénégal.

L’autre grande cause de la raréfaction de la ressource est la surpêche qui a détruit les ressources. Si Atou Ndiaye reconnaît que, depuis 2006, des licences de pêche ont été suspendues et qu'avec l'actuel régime, les licences de pêche des bateaux de l'Union européenne n'ont pas été renouvelées, il n’en demeure pas moins que le problème reste entier, à ses yeux. Consterné par cette situation, M. Ndiaye regrette l'octroi de quatre nouvelles licences démersales. "On ne devrait pas donner ce genre de licences ; les poissons concernés par ces licences sont très proches des côtes, donc pour les capturer, il faut forcément détruire leurs refuges et en même temps casser les pirogues artisanales ainsi que leurs filets, alors que les pêcheurs sénégalais n'ont accès qu'à ces poissons proches des côtes, dont se nourrit la majeure partie des Sénégalais."

Il précise aussi que les réserves sont très limitées, sans compter le fait que les navires de pêche exploitent tout à l'étranger. Au-delà de l'utilisation des filets monofilaments et de la destruction de l'habitat des poissons, il indique que ces licences constituent un danger pour la pêche au Sénégal. C'est ce qui explique, selon lui, le manque de poisson.

Solutions pour une pêche durable et de qualité

Face à ces difficultés énumérées, les acteurs de la pêche tentent de proposer des solutions. Pour Atou Ndiaye, il faut que les autorités apprennent à associer les vrais acteurs au processus de quête de solutions aux difficultés que traverse le secteur de la pêche. Le président du marché au poisson de Kaolack regrette que "les mesures concernant la pêche soient prises sans concertation avec les pêcheurs, à travers les CLPA, qui sont relégués au second plan. C'est ce qui fait, selon lui, que les solutions proposées ne sont jamais à la hauteur des problèmes. Encore que, les pêcheurs refusent de respecter les mesures puisqu'ils ne se sentent pas consultés."

De son côté, Mbaye Ndoumbé Sall préconise des conversations sérieuses impliquant l'essentiel des acteurs, mais bannit les prises de position politiciennes par ceux qui s'identifient à des organisations. Il invite tous les acteurs à accompagner le nouveau gouvernement qui fournit, selon lui, des efforts pour trouver une solution aux problèmes du secteur. D'autres solutions sont proposées par Mamadou Sow, délégué des acteurs de la pêche au marché central au poisson de Dakar, qui explique le manque de poisson par le changement climatique, la pollution des plages et des fonds marins.

Cette saleté, combinée aux dégâts causés par les plongeurs, à la destruction des refuges et à l'utilisation de filets à monofilament et multimonofilament, fait que la ressource se fait de plus en plus rare. Comme solution, M. Sow appelle les pêcheurs au respect des interdictions telles que la pêche prohibée. Il faut aussi renouveler les refuges pour les poissons et accorder de gros financements au secteur.

Bachir KANE

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