Publié le 24 Sep 2026 - 09:40
RETOUR DES DELESTAGES

De l'électricité dans l'air

 

Plus d’une décennie plus tard, le Sénégal replonge dans le noir. Et ce n'est pas une métaphore. L'obscurité fait désormais partie du quotidien des Sénégalais chaque nuit depuis bientôt un mois. Pourtant cette problématique de la fourniture quantitative du courant a été solutionnée par le régime précédent. Pendant ce temps, les consommateurs fulminent ; la Senelec ne cesse de s'expliquer et la politique, comme bien souvent, se lance à la quête du parfait bouc-émissaire.

 

À ce rythme, si les délestages se poursuivent, Youssou Ndour aura bientôt un alibi pour sortir un troisième single sur les coupures d'électricité. En effet, après « Bou len couper » sous le président Abdou Diouf et « Leep lendem » durant le règne de Maître Abdoulaye Wade, le roi du mbalax devrait retourner en studio pour prévenir encore contre les délestages qui semblent revenir en force, pourvu que la Senelec ne lui coupe pas le courant en guise de représailles… Cela étant dit, depuis plus de deux semaines au moins, malgré la canicule, les consommateurs doivent faire avec l'interruption subite de la fourniture d'électricité. C'est ainsi qu'on conçoit un cocktail explosif à base de coupure, chaleur et moustiques.

Dans ce contexte à très haute température et de ténèbres, les Sénégalais sont unanimes : la facture coûte excessivement chère. « Il est évident que la chaleur et les délestages intempestifs sans oublier les moustiques constituent une vraie entrave à notre sommeil. Cela fait plusieurs nuits maintenant que personne ne dort convenablement. La fourniture de l'électricité doit être réglée en urgence », révèle ce consommateur, sous le couvert de l'anonymat, qui ne porte que la voix de milliers, voire de millions de Sénégalais. Chacun subit de plein fouet cette défaillance de la société nationale d'électricité du Sénégal.

Woyofal, ce lourd fardeau

Outre les délestages un peu à la mode désormais, les consommateurs rouspètent également contre le fameux woyofal. Qu'il peut peser lourd sur le dos des « gorgorlous » ! À se demander si l'on ne s'est pas trompé d'appellation… Pour se tirer d'affaires, la société nationale sort souvent l'argument de la tranche sociale, des explications trop alambiquées pour mieux prendre dans le porte-monnaie du citoyen. Tout ça pour dire que le woyofal est assez pondéreux, surtout dans un contexte socio-économique assez éprouvant pour le Sénégalais lambda.

Le pire dans cette histoire, c'est qu'il faut faire avec des compteurs susceptibles de passer subitement du vert au rouge. « Le woyofal, pour me résumer, est tout sauf un poids plume pour le consommateur. Il y a certes l'illusion du contrôle de la consommation mais la réalité, c'est que cela coûte cher. Parfois on est nostalgiques des compteurs classiques ».

Qui dit coupure d'électricité dit aussi matériels électroménagers en sursis. Dans ce contexte assez particulier, téléviseurs, réfrigérateurs entre autres gadgets du quotidien des Sénégalais ne sont pas à l'abri d'une mort subite. Et la Senelec ne paie toujours pas la facture de ces dommages collatéraux.

Mettre la lumière sur le parfait coupable !

Du côté du pouvoir, on essaie assez lâchement de chercher des boucs-émissaires. Pour Aldiouma Sow, ce « kevlar infranchissable » du président Diomaye, « Il ne faut surtout pas exclure la piste du sabotage technique pour des raisons politiques ». Continuant de jeter l'opprobre sur ses anciens compagnons, mine de rien, le ministre conseiller a convoqué les événements entre 2021 et 2024. « Notre passé récent est là pour nous rappeler ce dont certaines personnes sont capables pour exprimer leur désaccord politique avec les tenants du pouvoir, lorsque ces derniers décident d'être le rempart de la République contre le populisme messianique et insurrectionnel ».

Même si le patriote républicain estime que « la lumière sera faite sur cette affaire et toutes les conséquences de droit en seront pleinement tirées », c'est trop facile comme excuse. En attendant, cette politique de jeter toujours la faute sur l'autre s'avère inefficace vis-à-vis des business à l'arrêt, des sommeils perturbés, des matériels électroménagers condamnés…

Pour cette fois, Aldiouma n'a pas eu la lumière à tous les étages. La Senelec est aussi passée par là ?

Droit de réponse, consommation en hausse et coûts de production : le DG de la Senelec s'explique

Face aux interrogations des usagers constatant un épuisement plus rapide de leur crédit électricité, Papa Toby Gaye, directeur général de la Senelec, monte au créneau. Écartant toute hausse tarifaire récente, il pointe du doigt la hausse des usages domestiques et la complexité des coûts de production de l'électricité au Sénégal.

Démenti formel du côté de la Senelec : il n'y a pas eu de hausse cachée de l'électricité ces derniers mois. Pour expliquer l'impression partagée par de nombreux ménages d'un crédit Woyofal qui « file entre les doigts », Papa Toby Gaye met en avant la hausse effective des usages énergétiques dans les foyers.

« Le prix de la première tranche du Woyofal a été réduit en décembre dernier. Depuis, il n'y a pas eu de nouvelle grille tarifaire », rappelle-t-il. Selon le directeur général de la société nationale d'électricité, le constat est purement mécanique : avec des besoins accrus, la consommation en kilowattheures augmente et le crédit acheté s'épuise plus rapidement.

Le casse-tête de la mobilisation des centrales

Au-delà de la demande des ménages, la question du coût global de l'électricité s'explique par la nature même du parc de production sénégalais. Les centrales en service n'affichent pas toutes le même prix de revient, un paramètre déterminant en période de forte sollicitation du réseau.

Lorsque la demande globale est modérée, la Senelec privilégie ses unités de production les moins chères. Mais dès que la consommation s'envole, la société est contrainte d'injecter sur le réseau de l'électricité issue de centrales au coût de fonctionnement plus élevé.

« Toutes les centrales ne produisent pas au même coût. Quand la demande augmente, on est amené à appeler des centrales dont le coût de production est plus élevé », détaille Papa Toby Gaye.

Les écarts de coûts au kilowattheure sont en effet significatifs : le DG cite notamment la centrale photovoltaïque Scaling Solar, dont le coût de production oscille entre 27 et 30 francs CFA le kWh, face à la centrale à charbon de Sendou, où ce coût grimpe à environ 48 francs CFA.

Vers de nouvelles pistes tarifaires ?

Ces disparités d'exploitation alimentent la réflexion sur l'avenir de la grille d'électricité. Si la tarification progressive reste un sujet clé, d'autres leviers sont actuellement à l'étude. Pour encourager une gestion plus lissée de la demande, la Senelec envisage la mise en place d'une tarification horaire variable, différenciant les tranches d'heures « pleines » et d'heures « creuses ».

Une solution qui permettrait d'inciter les usagers à décaler certaines consommations pour alléger la pression sur les centrales les plus coûteuses.

RETOUR DES DÉLESTAGES

La CCR demande des comptes sur la Senelec

Face au retour des coupures d’électricité, la Convergence des Cadres Républicains (CCR) réclame des explications sur la situation de la Senelec. Elle demande notamment des données sur les capacités de production, les difficultés financières et les mesures prises pour rétablir durablement la continuité du service.

Le retour des coupures d’électricité fait réagir la Convergence des Cadres Républicains (CCR). Dans un communiqué daté du 22 septembre, la structure interpelle le gouvernement sur les difficultés actuelles de fourniture d’électricité et demande des explications sur la gestion du parc de production.

Pour étayer son argumentaire, la CCR reprend notamment les explications attribuées au directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye. Celui-ci aurait évoqué des pannes sur des équipements majeurs, des difficultés logistiques et d’acheminement du combustible, ainsi que des finances « extrêmement limitées » et des tensions de trésorerie.

Pour la CCR, le problème se situe précisément dans la gestion du parc de production. Elle met en cause le financement, la maintenance et l’approvisionnement en fuel et y voit une « problématique de gouvernance ».

La structure réclame surtout davantage de transparence. Elle demande des informations sur le taux de mobilisation des capacités de production, l’ampleur des difficultés financières de la Senelec et les mesures envisagées pour y remédier. Elle interpelle également le gouvernement sur les causes des difficultés d’approvisionnement et les dispositions prises pour rétablir durablement la continuité du service.

La production de 2024 mise en avant

Pour comparer la situation actuelle à celle des années précédentes, la CCR met en avant les chiffres de production de 2024. Selon ses données, la production de la Senelec est passée de 2 800 GWh en 2012 à 7 465,86 GWh en 2024, soit une progression de plus de 160 %. Elle souligne également que le solaire, l’éolien et l’hydraulique représentaient plus de 1 430 GWh de production en 2024.

La CCR cite plusieurs infrastructures mises en service durant cette période, notamment le parc éolien de Taïba Ndiaye, les centrales solaires de Kahone, Kael, Bokhol et Diass, la centrale hydroélectrique de Gouina et la centrale dual fuel de Malicounda.

Au regard de cette progression de la production, la structure juge difficilement compréhensible la situation actuelle et réclame du gouvernement des réponses sur les capacités disponibles et la situation financière de la Senelec.

MAMADOU DIOP

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