L’émancipation politique prématurée ?

Barthélémy Dias a longtemps été perçu comme l’un des visages les plus combatifs de l’opposition sénégalaise. De Mermoz-Sacré-Cœur à Dakar, de Khalifa Sall à Ousmane Sonko, son parcours s’est construit au gré des alliances, mais aussi des ruptures. Aujourd’hui, il cherche à franchir une nouvelle étape avec Sénégal Bi Ñu Bokk et les tournées nationales « Dokh Mbokk ». Mais une question surgit : Barthélémy Dias s’est-il émancipé de ses anciens alliés avant d’avoir construit les bases politiques lui permettant d’assumer pleinement cette autonomie ?
L’histoire politique de Barthélémy Dias commence dans l’opposition. Issu d’une famille politiquement engagée, fils de Jean-Paul Dias, il fait ses premières armes au Parti socialiste, où il devient responsable des jeunes. Son élection à la mairie de Mermoz-Sacré-Cœur en 2009 constitue le premier véritable point d’ancrage de sa carrière. Il y construit progressivement une image qui ne le quittera plus : celle d’un combattant.
Son opposition au régime d’Abdoulaye Wade, son ton frontal et sa manière de s’engager dans les confrontations politiques lui donnent une visibilité particulière dans une opposition alors dominée par des figures plus expérimentées. Barthélémy Dias ne cherche pas seulement à être un responsable politique. Il construit un personnage politique : celui de l’homme qui ne recule pas. Cette image sera à la fois son meilleur capital et, plus tard, l’une de ses principales limites.
Son parcours est également marqué par l’affaire Ndiaga Diouf, qui demeure un épisode lourd de conséquences dans sa trajectoire. L’affaire a contribué à renforcer, auprès de ses partisans, son image d’homme confronté aux épreuves politiques et judiciaires, mais elle constitue aussi une vulnérabilité durable dans la construction de sa crédibilité nationale.
Mais l’ambition de Barthélémy Dias ne pouvait naturellement pas s’arrêter à Mermoz-Sacré-Cœur. La conquête de Dakar devient alors l’étape suivante. En 2022, il devient maire de la capitale grâce à la dynamique de Yewwi Askan Wi. Cette victoire est considérable. Elle fait de lui l’un des élus locaux les plus importants du pays.
De Khalifa Sall à Sonko : les alliances comme tremplins
La relation avec Khalifa Sall constitue une étape déterminante. Après son éloignement du Parti socialiste, Barthélémy Dias devient l’un des principaux soutiens de l’ancien maire de Dakar. Leur compagnonnage repose sur une proximité politique évidente : défense de Dakar, opposition au pouvoir central et dénonciation de ce qu’ils considèrent comme l’instrumentalisation de la justice contre leurs adversaires politiques.
Khalifa Sall lui permet ainsi de franchir un palier. Mais c’est avec Yewwi Askan Wi que Barthélémy Dias atteint véritablement le niveau national. La coalition réunit alors plusieurs composantes de l’opposition, avec notamment Khalifa Sall et Ousmane Sonko. Les élections locales de 2022 constituent son moment de gloire : Yewwi gagne plusieurs grandes villes et Barthélémy Dias conquiert Dakar.
Barthélémy Dias devient maire de Dakar, mais dans une dynamique politique qui n’est pas exclusivement la sienne. C’est là toute la question de son autonomie. Son implantation à Dakar est réelle, son histoire militante aussi. Sa personnalité est connue. Mais l’élection de 2022 bénéficie aussi de la puissance électorale de Yewwi et de la dynamique créée par Ousmane Sonko.
En d’autres termes, les coalitions ont été pour Barthélémy Dias de véritables tremplins politiques. Un tremplin ne constitue toutefois pas encore une base autonome. Il lui fallait désormais démontrer qu’il pouvait transformer son ancrage dakarois en leadership national. Dès lors les chemins vont commencer à diverger.
La rupture avec Ousmane Sonko ne peut pas être réduite à une simple querelle de personnes. Elle intervient dans un contexte où le rapport de forces au sein de l’opposition est en train de changer profondément. À partir de 2023, la relation entre les deux hommes se dégrade progressivement, jusqu’à une rupture politique ouverte.
Les législatives de 2024 : le révélateur d’une implantation inachevée
La première lecture de cette situation consiste à voir dans cette rupture une émancipation nécessaire. Barthélémy Dias pouvait difficilement accepter de devenir durablement un second rôle dans un espace politique dominé par Sonko. Son statut de maire de Dakar lui donnait une légitimité propre. Il pouvait donc considérer qu’il était temps de construire son propre chemin, de défendre une identité politique distincte et de proposer une alternative différente de celle portée par PASTEF.
La seconde lecture reste plus sévère : celle d’une émancipation prématurée. En 2023-2024, le rapport de forces électoral était déjà très largement favorable à Sonko et à PASTEF. Barthélémy Dias disposait d’un important capital politique à Dakar, mais il n’avait pas encore démontré qu'il pouvait le convertir en implantation nationale. La rupture intervenait donc avant la consolidation de l’appareil.
C’est tout le paradoxe de sa trajectoire : il a voulu devenir autonome au moment où il avait encore besoin de la puissance d’une coalition pour élargir son audience. L’émancipation était peut-être politiquement nécessaire. Mais son calendrier était discutable.
Les élections législatives anticipées du 17 novembre 2024 constituent, à cet égard, un test particulièrement intéressant. Barthélémy Dias conduit la coalition Sàmm Sa Kàddu, qui obtient 222 060 voix, soit 6,12 % des suffrages exprimés, et trois sièges. En face, PASTEF obtient 1 991 770 voix, soit 54,96 %, et 130 sièges.
Le contraste est suffisamment important pour qu’on ne puisse pas l’évacuer par une simple lecture partisane. Sàmm Sa Kàddu dispose d’une visibilité nationale, mais cette visibilité ne se transforme pas en véritable rapport de forces électoral. Dakar ne suffit pas à faire le Sénégal. C’est probablement l’une des principales leçons de 2024.
Barthélémy Dias disposait d’un ancrage territorial incontestable dans la capitale. Mais la présidentielle ou les législatives ne se gagnent pas uniquement avec une notoriété dakaroise. Elles nécessitent des relais dans les régions, des responsables locaux, des militants, des réseaux et surtout une organisation capable de porter le même discours de Dakar jusqu’aux territoires les plus éloignés.
Sénégal Bi Ñu Bokk : le début d’une nouvelle étape
Le résultat de Sàmm Sa Kàddu révèle donc moins l’absence de capital politique de Barthélémy Dias que l’insuffisance de sa conversion en capital électoral national. C’est ce qui rend son émancipation « prématurée ». Il avait acquis une autonomie personnelle avant d’avoir construit une autonomie organisationnelle.
La création officielle de Sénégal Bi Ñu Bokk le 28 mai 2025 doit être comprise dans cette perspective. Après la rupture avec ses anciens alliés et la perte progressive de ses positions institutionnelles, Barthélémy Dias cherche désormais à construire ce qu’il lui manquait jusque-là : un véhicule politique qui lui appartienne véritablement.
Ce choix est important. Jusqu’ici, son parcours avait été largement associé à des structures politiques plus larges : Parti socialiste, entourage de Khalifa Sall, Taxawu Sénégal, Yewwi Askan Wi, puis Sàmm Sa Kàddu. Avec Sénégal Bi Ñu Bokk, il tente de changer de logique. Il ne s’agit plus seulement de trouver une coalition capable de porter Barthélémy Dias. Il s’agit désormais de construire une organisation capable de porter Barthélémy Dias. La nuance est fondamentale.
Les tournées nationales « Dokh Mbokk » constituent la deuxième étape de cette stratégie. Après avoir perdu la mairie de Dakar et son mandat parlementaire, Barthélémy Dias retourne sur le terrain. Il cherche à rencontrer les populations, les responsables locaux et les relais politiques afin de démontrer que son influence ne se limite pas à la capitale.
Cette démarche répond directement à la principale faiblesse révélée par les législatives de 2024. Il ne suffit plus d’être connu. Il faut être implanté. Il ne suffit plus d’avoir des sympathisants. Il faut construire des structures locales. Il ne suffit plus de tenir un discours national à Dakar. Il faut être capable de faire vivre ce discours à Thiès, Saint-Louis, Ziguinchor, Kaolack, Diourbel, Kolda, Tambacounda et dans les autres territoires.
C’est pourquoi « Dokh Mbokk » est politiquement plus important qu’une simple tournée de communication. Il s’agit, en réalité, d’un test grandeur nature de la capacité de Barthélémy Dias à transformer sa notoriété en implantation. Mais il faudra regarder les résultats concrets de cette démarche : combien de responsables locaux mobilisés ? Combien de structures créées ? Quelle présence militante durable ? Quels relais dans les collectivités territoriales ? Car une tournée peut produire des images. Une implantation produit des électeurs. Le véritable bilan de « Dokh Mbokk » devra donc être mesuré dans les territoires et non sur les réseaux sociaux.
« Dokh Mbokk » : après Dakar, la conquête des territoires…
Barthélémy Dias veut désormais aller plus loin en proposant une « troisième voie » face au pouvoir issu de PASTEF et aux anciennes forces politiques. Cette ambition est cohérente avec son parcours. Il ne veut plus être le lieutenant de quelqu’un, ni être défini par sa proximité avec Khalifa Sall, encore moins être présenté comme l’ancien allié de Sonko. Il veut être Barthélémy Dias, tout simplement.
Une troisième voie ne peut pas être seulement une addition de mécontents du pouvoir. Elle ne peut pas non plus être une coalition constituée autour d’un homme et de ses adversaires. Elle doit avoir une raison politique d’exister. Pour être crédible, cette troisième voie devra donc réunir au moins quatre conditions : une organisation territoriale réelle, un programme identifiable, des cadres capables d’incarner ce projet et une capacité à dépasser les rivalités personnelles qui ont trop souvent fragmenté l’opposition.
Il existe bien une trajectoire d’émancipation chez Barthélémy Dias. Il s’est progressivement affranchi du Parti socialiste, de l’autorité politique de Khalifa Sall, de Yewwi Askan Wi et de l’hégémonie de Sonko. Il cherche aujourd’hui à s’affranchir également des anciennes coalitions qui ont structuré sa carrière. L’émancipation politique ne se mesure cependant pas seulement à la capacité de rompre. Barthélémy Dias a réussi à construire une forte personnalité politique. Il lui reste maintenant à construire ce qui donne généralement sa durée à une carrière : une organisation collective. C’est ici que se situe le véritable enjeu de Sénégal Bi Ñu Bokk et de « Dokh Mbokk ».
L’ancien maire de Dakar doit passer d’un leadership essentiellement personnel, nourri par son histoire, son tempérament et sa forte exposition médiatique, à un leadership capable de produire des cadres, des militants, des élus et une implantation territoriale. Car le paradoxe de Barthélémy Dias est aujourd’hui assez clair : il a gagné en autonomie politique au moment même où il perdait une partie de ses ressources institutionnelles et électorales.
Son émancipation n’est donc pas nécessairement une erreur. Elle est peut-être simplement arrivée avant que les conditions de son autonomie ne soient toutes réunies. Ainsi commence le véritable travail politique. Après Dakar, c’est la conquête des territoires ; après les ruptures, c’est la construction ; après le leadership personnel, il faut organiser le collectif. Et après avoir cherché à ne plus être le lieutenant de quelqu’un, Barthélémy Dias doit désormais démontrer qu’il peut devenir le leader d’une organisation qui lui survivra.
C’est à cette condition que l’émancipation, aujourd’hui prématurée, pourra demain devenir une véritable autonomie politique.
KHALY SARR






