L'inquiétude des paysans

Ces deux dernières saisons, à pareille date, la mise en place des intrants agricoles était déjà effective, permettant aux paysans de se tenir prêts pour entamer la saison agricole. Hélas, cette année, le monde rural dit rester sur sa faim et interpelle les autorités sur la situation avant que l'irréparable ne se produise.
En mi-mai de chaque saison, les semences, engrais et autres intrants agricoles sont habituellement dans le circuit. Pour la saison des pluies qui s'annonce, les lignes restent figées. Rien dans les greniers pour entamer la prochaine saison agricole. D'où l'inquiétude des paysans de la zone centre. "On a l'habitude, à partir du 15 mai de chaque année, de réceptionner les semences et l'engrais, mais là, on attend toujours et ce retard est inquiétant", déclare Ali Diaw, président de la coopérative agricole de Kaffrine.
D'après lui, normalement, les intrants devraient parvenir au monde rural afin de permettre aux agriculteurs de se lancer dans les préparatifs liés aux activités champêtres. "On devrait démarrer la distribution après l'acheminement des intrants, mais aucun agriculteur n'a reçu son quota", dit-il. Ali Diaw se dit sûr d'une chose : si la mise en place, qui devait se faire à partir du 15 mai jusqu'à la fin du mois, n'est toujours pas effective, la situation est devenue inquiétante.
Elle se traduira, à son avis, par une baisse de la production à la récolte, car quand la saison des pluies commence, ça part vite et chaque jour perdu se paie cash. Malgré tout, il est possible de rattraper ce retard, mais très vite, avant que la situation ne soit irréversible. "Si d'ici le 20 juin, au plus tard le 25 juin, les autorités accélèrent le processus, même avec cette lenteur, il est possible de rectifier le tir, mais au-delà de cette période, l'irréparable pourrait se produire", prévient M. Diaw, qui appelle les nouvelles autorités à faire de ce problème une priorité, sachant que l'agriculture est un levier essentiel pour l'économie nationale : "La saison des pluies n'attend personne", alerte-t-il.
Les agriculteurs rassurés par le profil du nouveau ministre
Le président de la coopérative agricole de Kaffrine espère que le nouveau ministre de l'agriculture sera à la hauteur de cette question : "Je connais le ministre, il est bon et il a travaillé dans plusieurs organisations internationales qui s'activent dans l'agriculture. Il est meilleur que Mabouba et maîtrise les questions de production, d'élevage, le secteur financier. On est rassuré."
Force est de constater que cette inquiétude est également ressentie dans d'autres zones du pays, comme à Diourbel, où le président de l'union régionale des associations paysannes de Diourbel affiche son anxiété face à cette situation. En effet, Pape Abdoulaye Diouf rappelle que les deux dernières années, à cette même date, les agriculteurs avaient déjà été en possession de leurs intrants. Certains d'entre eux avaient déjà entamé les opérations de semis pour certaines variétés de céréales.
"Les semences certifiées ne sont pas disponibles, ni pour les céréales, encore moins pour l'arachide. Pourtant, dans le Baol, certains paysans sèment le mil à sec avant les pluies, car cette variété est adaptée à cette méthode culturale. Mais il dit regretter que les agriculteurs qui utilisent ce type de semences ne soient pas en mesure de débuter leur saison, et cela réduit le taux de rendement à la fin des récoltes."
M. Diouf se dit tout de même optimiste, car sa conviction est que "il est possible de tenir le coup jusque-là, car rien n'est totalement perdu, mais si le retard persiste, cela pose un énorme problème. Il faut réceptionner les intrants très vite. Cela permet de connaître les intrants à changer au besoin, sinon, si la mise en place prend encore plus de temps, ce sera catastrophique", dit-il.
Pas de semences ni d'engrais dans les champs
Tout comme Ali Diaw, Pape Abdoulaye Diouf se dit rassuré par la nomination de Cheikh Oumar Ba, qu'il qualifie de grand connaisseur de l'agriculture à grande échelle et des exploitations agricoles familiales. "C'est un technicien ayant travaillé avec les vrais acteurs. Même au plan africain, il est très calé dans son domaine", mentionne-t-il.
Ce qu'il y a à comprendre, c'est qu'à l'heure actuelle, les autorités sénégalaises n'ont pas procédé à la mise en place des semences et de l'engrais indispensables pour le démarrage de la saison agricole. À Kaolack, le constat est le même. Seulement, il faut noter que pour ce qui est des semences de maïs hybride, certains intrants commencent à être distribués. Il s'agit de l'engrais "Téracalco", conçu pour le programme d'amendement des terres.
En effet, d'après Ameth Diakhaté Niass, président du cadre local de concertation des producteurs de Taiba Niassene, ce type d'engrais, "déjà disponible, est un régulateur des terres de la zone centrale. Celui-ci permet de maintenir les terres humides." La saison dernière, 450 tonnes ont été réceptionnées, cette année déjà nous avons reçu 100 tonnes, mais cette quantité va sûrement augmenter", espère-t-il.
Ameth souligne par ailleurs que 50 tonnes d'engrais destinées à la culture du maïs (15-15) ont été mises en place à Taiba. Cependant, il note qu'aucune notification pour l'arachide n'a été faite. Autrement dit, les intrants pour l'arachide sont, comme dans toute la zone, indisponibles, même s'il admet avoir reçu une circulaire qui annonce la distribution d'intrants. Seulement, dans celle-ci, il dit avoir remarqué du bluff.
En effet, M. Niass fait remarquer que le ministère de l'agriculture avait rassuré que cette année, il n'y aura que des semences certifiées dans le circuit agricole, alors qu'Ameth assure que le Sénégal n'a pas produit de semences certifiées. C'est pourquoi, dans les documents officiels transmis d'habitude aux acteurs du secteur, il est toujours précisé que parmi les semences figurera des semences écrémées, donc non certifiées, puisque le Sénégal n'a pas assez de stock de semences certifiées pouvant couvrir tout le pays, car étant en très petite quantité.
C'est ce qui fait croire aux paysans de Taiba Niassene que la circulaire dont EnQuête détient une copie ne dit pas tout, car sur le terrain, les paysans n'ont pas produit de semences certifiées. C'est donc du bluff. Il demande aux autorités d'apporter des correctifs à ce sujet et de tenir des promesses réalisables au monde rural plutôt que de chercher à les berner.
Bachir KANE






