Publié le 11 Sep 2026 - 15:36
DAOUDA NGOM – GRAND TÉMOIN

Le « Projet » à l’épreuve du pouvoir

 

Souveraineté économique, FMI, ressources naturelles, commande publique… L’ancien ministre critique plusieurs orientations du gouvernement et estime que certaines décisions s’éloignent de l’esprit du « Projet » porté avant l’alternance.

 

Daouda Ngom conteste la mise en œuvre du Projet par le Gouvernement même si le Premier ministre Al Aminou Lô a dit le contraire à l’Assemblée nationale mardi dernier. Invité de l’émission Grand Témoin d’Evenprod Media en collaboration éditoriale avec EnQuête, l’ancien responsable gouvernemental et universitaire a livré une lecture critique de la trajectoire actuelle du pays. De la politique économique à la gestion des ressources naturelles, en passant par la commande publique, il estime que certaines orientations prises depuis l’arrivée au pouvoir s’éloignent des principes qui avaient accompagné l’aventure politique de Pastef. Son intervention ne se résume toutefois pas à une charge contre le gouvernement. Elle est aussi l’occasion pour lui de défendre une certaine conception de la souveraineté et de revenir sur les dossiers qui ont marqué son passage aux responsabilités.

La Déclaration de politique générale du Premier ministre Al Aminou Lô constitue l’un des principaux points de départ de son analyse. Daouda Ngom dit sa déception et ses inquiétudes face à certaines orientations présentées comme nécessaires au redressement des finances publiques. La référence à un nouvel ajustement structurel l’interpelle particulièrement. Pour lui, les équilibres macroéconomiques ne peuvent être dissociés de leurs conséquences sur les ménages, les travailleurs et les entreprises. La question est donc moins celle du rétablissement des comptes publics que de savoir qui paiera le prix de cet ajustement.

Son alternative tient en un concept : l’« endogénéisation » de l’économie. L’idée est de miser davantage sur les ressources, les compétences, les entreprises et les capacités de production nationales. Autrement dit, produire davantage au Sénégal, mobiliser les ressources internes et réduire la dépendance à l’extérieur.

Le FMI au cœur du débat sur la souveraineté

Cette vision l’amène naturellement sur le terrain des relations avec les institutions financières internationales, notamment le FMI. Daouda Ngom conteste l’idée selon laquelle les orientations contenues dans le mémorandum conclu avec le Fonds seraient nécessairement conformes au projet initial porté par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Pour lui, la souveraineté ne signifie pas le refus de toute coopération internationale. Elle suppose plutôt que les choix économiques fondamentaux restent déterminés par les intérêts et les capacités du pays.

Derrière le débat sur le FMI, c’est donc le modèle de développement qui est posé. Plus un État dépend de financements extérieurs, plus sa marge de manœuvre peut se réduire. À l’inverse, une économie qui produit davantage, mobilise ses recettes propres et valorise ses ressources dispose de davantage de latitude.

La souveraineté, Daouda Ngom la projette également sur le pétrole et le gaz. L’ancien responsable critique certains contrats conclus avec des multinationales et plaide pour un rôle plus important de l’État dans l’exploitation et la valorisation des ressources naturelles.

Dans cette perspective, Petrosen doit, selon lui, pouvoir prendre une place plus importante dans la chaîne de valeur. La question ne serait donc pas seulement de savoir à qui appartiennent juridiquement les ressources, mais aussi quelle part de la richesse produite reste effectivement au Sénégal.

Pour un pays entré dans une nouvelle ère pétrolière et gazière, l’enjeu est de transformer ces ressources en compétences, en entreprises et en valeur ajoutée locales.

Le dossier des 20 000 ordinateurs

L’un des passages les plus sensibles de l’entretien concerne le dossier des 20 000 ordinateurs. Daouda Ngom revient sur les procédures qu’il dit avoir trouvées à son arrivée au ministère. Selon son récit, certaines opérations reposaient sur des marchés de gré à gré qu’il jugeait irréguliers ou insuffisamment conformes aux règles. Il affirme avoir refusé de les poursuivre et avoir privilégié une démarche fondée sur les procédures et la transparence. Si son prédécesseur, Dr Abdourahmane Diouf affirme que les ordinateurs sont arrivés à Dakar et que Pr Daouda Ngom a refusé de les réceptionner, il conteste ces dires. Selon lui, les ordinateurs devaient être réceptionnés en septembre 2025.

Lui a pris service le 16 septembre mais rien n’a été livré et ce jusqu’en mars 2026. Il a alors dû user d’une autre méthode pour que les étudiants disposent de leurs ordinateurs. C’est ainsi que sur permission des autorités compétentes, la Direction des bourses a alloué 250 mille à chaque étudiant. Aussi, il se dit prêt à aller répondre aux membres de la commission d’EnQuête de l’Assemblée nationale du Sénégal. Il dit disposer de tous les papiers montrant que dans ce dossier, il n’a tordu aucune règle. Daouda Ngom est également revenu sur les accusations ou interrogations portant sur sa propre gestion. Il rejette les accusations de malversation et revendique une gestion rigoureuse de l’État. Il présente ses décisions comme celles d’un responsable soucieux de respecter les règles et affirme avoir toujours cherché à assumer ses responsabilités.

Par ailleurs, ce dossier lui permet également de défendre sa conception de la rupture. Pour lui, changer les dirigeants ne suffit pas. La rupture doit aussi concerner les méthodes de gestion publique, notamment dans la commande publique, où il plaide pour davantage de concurrence, de transparence et de rigueur.

C’est toutefois sur le terrain politique que son intervention prend le plus de relief. Daouda Ngom inscrit son éloignement de la gestion actuelle dans une divergence de fond sur la méthode de gouvernement et sur l’interprétation du « Projet ». Avant l’alternance, celui-ci portait notamment l’ambition d’une transformation profonde du Sénégal, articulée autour de la souveraineté, de la refondation institutionnelle, d’une nouvelle gouvernance et d’une meilleure maîtrise des ressources nationales. Pour Daouda Ngom, certaines décisions prises s’en écartent. Il évoque également des divergences sur la manière de traiter certains dossiers judiciaires liés aux événements politiques et sociaux survenus depuis 2021. Sa position est donc particulière : il ne rejette pas nécessairement les principes qui avaient fondé son engagement. Il estime plutôt que leur mise en œuvre actuelle pose problème.

Le débat sur la fidélité au « Projet »

C’est ce qui donne à sa sortie une portée qui dépasse son propre parcours. À travers ses critiques de la politique économique, du rapport au FMI, de la gestion des ressources naturelles, de la commande publique ou encore de certains dossiers judiciaires, Daouda Ngom pose la même question : le pouvoir actuel est-il encore fidèle à l’esprit du « Projet » ? La question est d’autant plus sensible qu’elle vient d’un homme qui a participé à cette dynamique avant d’occuper des responsabilités au sein de l’État.

Son intervention ouvre ainsi un débat au sein même de la mouvance issue de Pastef : celui de la fidélité aux principes de départ, mais aussi celui des choix opérés depuis l’exercice du pouvoir. Entre souveraineté revendiquée et désaccord sur sa mise en œuvre, Daouda Ngom semble avoir choisi de rester dans le débat, mais désormais depuis une position critique.

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