Publié le 2 Dec 2020 - 23:48
PROCES POUR COMPLICITE DE TRAFIC DE MIGRANTS

Les confessions du père de Doudou

 

Le procès du père de Doudou s’est finalement tenu hier au tribunal de grande instance de Mbour. Etaient appelés devant la barre, Mamadou Lamine Faye et deux autres pères dont les enfants étaient candidats à l’émigration irrégulière. Le délibéré sera rendu le 8 décembre prochain.

 

C’est hier qu’a eu lieu, au tribunal de grande instance de Mbour, le procès tant attendu de Mamadou Lamine Faye, père du jeune garçon de 16 ans mort en voulant traverser l’Atlantique pour rallier l’Europe. A côté de Mamadou Lamine Faye, ont également comparu deux autres pères dont les enfants ont eu la vie sauve. Il s’agit de Serigne Dieng et Keita Lô. Tous les trois risquent deux ans de prison pour complicité de trafic de migrants et mise en danger de la vie d’autrui.

C’est, en tout cas, la peine requise par le procureur qui estime qu’ils n’ignoraient pas les dangers d’un tel périple et ont exposé leurs enfants à la mort.

‘’Ils vont naturellement dire qu'ils sont assaillis par les difficultés de la vie. Mais, avec 250 000 F CFA, ils peuvent débuter une activité très lucrative. Ils nous parlent de leurs peines et de leurs misères, mais ils sont responsables de tout ce qui est arrivé’’, a martelé le représentant de la loi.  

Poursuivis pour les délits de complicité à l’émigration clandestine et mise en danger de la vie d’autrui, les prévenus, tous des pêcheurs, ont contesté les faits. Le père de Doudou, qui confirme avoir payé la somme de 250 000 F CFA au sieur Maodo Guèye, a déclaré : ‘’Aujourd'hui, si c'était à refaire, je n'allais pas le faire. Je n'ai pas informé sa mère. J'avais voulu lui faire une surprise. J'attendais que Doudou arrive à destination, avant d'informer sa mère, d'autant plus que je suis le responsable de la famille.’’

À ces regrets, le sieur Faye a ajouté : ‘’Depuis lors, si je vous dis que je suis normal, je vous mens. Je l'ai inscrit à l'école coranique et française. Il avait beaucoup de talents au football. Il a évolué à l'Institut Diambars. Je voulais juste lui ouvrir les portes de la réussite. Je l'ai amené voir des marabouts pour des prières. Je voulais que mon fils réussisse. Du fait que la réussite est plus facile en Europe, j'ai décidé de l’y amener. Je souffre d'une maladie des nerfs sciatiques. Si je savais que mon fils allait perdre la vie, je ne tenterais pas cette aventure. Avec tout ce que j'ai vécu, cette histoire reste un cauchemar’’, confie le père du garçon de 16 ans.

Cherchant à noyer sa douleur dans les confidences, il poursuit : ‘’Mon esprit n'est plus avec moi. Il est parti avec l'âme de mon fils. La pêche ne nourrit plus son homme et je ne voulais pas enlever à mon fils la chance de réussir dans le football. Je ne voulais pas le laisser finir comme moi.’’

Ensuite, l’autre prévenu, Serigne Dieng, père d’Alioune Dieng, âgé de 20 ans, s’est défendu en ces termes : ‘’Mon fils est un pêcheur. Depuis trois ans, il exerce ce métier qui ne nourrit plus son homme. Je n'étais pas au courant de son départ. Il est parti dans la pirogue de Modou Pouye son cousin. Il n'a pas déboursé un centime pour ce voyage, car le convoyeur est un parent.’’

Keita Lô, père de Khalifa Lô, a lui aussi contesté les faits. ‘’Mon fils est bien revenu. Il a 18 ans. Si l'occasion se représentait, c'est moi-même qui le dénoncerais’’.

Ces regrets et dénégations ont laissé de marbre le procureur qui leur a dit le fond de sa pensée. ‘’Aujourd'hui, beaucoup de familles ont fait des funérailles, parce que beaucoup de personnes qui leur sont proches ont perdu la vie. A cause de la rareté du poisson, beaucoup de pères de famille ont perdu l'espoir, en payant le billet pour leurs enfants dont, finalement, beaucoup ont perdu la vie. C'est une solution facile, car les sommes versées sont importantes. Il faut les reconnaître coupables des faits qui leur sont reprochés et les condamnés à 2 ans d'emprisonnement ferme. Prendre son enfant, dans le contexte actuel, payer le prix du transport, est un comportement négligent’’.

‘’Est-ce que la prison est un milieu approprié pour faire le deuil de son enfant ?’’

Les avocats de la défense ont, eux, plaidé que les trois prévenus sont des victimes. Dans leur plaidoirie, ils ont essayé de démontrer que leurs clients avaient plus besoin d’un accompagnement psychologique que d’être appelés à la barre.

Sur cette lancée, Me Abdoulaye Tall a soutenu : ‘’Ces pères de famille ne sont pas des délinquants. Ils sont victimes du système. Mamadou Lamine Faye est traumatisé, depuis l'annonce du décès de son fils. Il mérite une assistance psychologique et non une peine de 2 ans. Voilà quelqu'un qui nourrissait un amour profond pour son fils. Il a fait tous les efforts pour son fils. Il a recueilli des prières et bénédictions pour son fils, afin qu'il arrive sain et sauf.’’

Dès lors, même s’il a estimé que chaque citoyen est interpellé dans la lutte contre ce phénomène, il a soutenu que le délit de complicité n’existe pas, parce que personne n'a poussé l'autre à prendre ce risque et que leur acte n'était pas intentionnel. Du coup, il demande la fin de la poursuite, car ‘’la mer n'est pas un milieu périlleux pour un pêcheur. Son milieu naturel, c'est la mer. Le choc est traumatique. Est-ce que la prison est un milieu approprié pour faire le deuil de son enfant ? On ne peut plus compter sur la mer pour vivre. Rendez une décision humanitaire !’’.

Même requête pour Me Assane Dioma Ndiaye qui a invité à faire de Mamadou Lamine Faye un symbole du combat contre l'émigration. ‘’Un jeune promis à un avenir radieux. Il pensait qu'il pouvait promouvoir son fils. L’heure est grave, parce que des milliers de jeunes partent en mer. Dans d'autres pays, on les aurait amenés dans des centres de psychothérapie et non devant les tribunaux. Les enfants d'aujourd'hui échappent à notre autorité. Nous en sommes tous victimes. Aucune peine de prison ne saurait remplacer la peine que ressentent ces parents. Monsieur le Président, permettez à ces familles de passer leur deuil, de cicatriser leurs plaies !’’, a requis l’avocat qui a tenté de rejeter le délit de complicité, puisqu’il ne considère pas les prévenus comme des complices, mais plutôt comme des personnes qui ont adhéré à l’émigration en payant le billet.

‘’Est-ce que la politique est de réprimer les parents dont les fils, majeurs, partent à l'émigration clandestine ? Quelqu'un qui achète ce service, c'est parce qu'il adhère. Donc, celui qui adhère ne peut pas être considéré comme un complice. Le fait d'acheter un service ne veut pas dire être instigateur. Si ces gens n'avaient pas payé le transport, c’est sûr que le voyage allait exister. Je ne crois pas que ces personnes puissent être poursuivies comme complices. Et la légalité ne vous permet pas de retenir le délit de complicité. Un chauffeur qui fait une surcharge et qu'un accident s'ensuive, ne peut être poursuivi que pour homicide involontaire. La pirogue n'avait pas de problème technique, elle a eu un problème pour accoster’’, défend-il.

Enfin, pour aider leurs clients, les avocats de la défense ont introduit une demande de liberté provisoire qui a été rejetée par le tribunal.

Les trois pères seront fixés sur leur sort, le 8 décembre prochain, date retenue pour le délibéré.

IDRISSA AMINATA NIANG (MBOUR)

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