Une arnaque qui transforme des victimes en suspects

Selon l’ancien chef de la Division de la communication de la Gendarmerie nationale, l’adjudant Alioune Kassé, l’escroquerie dite du “wash wash” repose sur un mécanisme d’illusion bien rodé qui piège des victimes, parfois poursuivies comme des coupables.
L’arnaque aux billets noirs, communément appelée “wash wash”, continue de faire des ravages au Sénégal, malgré les multiples opérations menées par les forces de défense et de sécurité. Derrière ce procédé frauduleux se cache un mécanisme sophistiqué, fondé sur la manipulation et l’illusion, qui conduit certaines victimes à se retrouver paradoxalement dans la peau de suspects, exposées à de lourdes poursuites judiciaires. Selon l’ancien responsable de la communication de la Gendarmerie nationale, l’adjudant Alioune Kassé, cette escroquerie repose sur un mode opératoire désormais bien identifié. Les escrocs approchent leurs cibles avec une promesse alléchante : accéder à une importante somme d’argent dissimulée sous forme de billets noircis. Ces derniers auraient, selon leur récit, été recouverts de produits chimiques afin d’échapper aux contrôles douaniers ou sécuritaires.
Mais la réalité est tout autre. « Ces supposés billets ne sont, en vérité, que de simples papiers noirs, sans inscription ni valeur fiduciaire, découpés au format de billets de banque », explique-t-il. Pour convaincre leurs victimes, les escrocs mettent en scène une démonstration spectaculaire : à l’aide d’un liquide présenté comme un “produit miracle”, ils “nettoient” un billet noirci qui retrouve son apparence normale. En réalité, il s’agit d’un tour de passe-passe impliquant de véritables billets préparés à l’avance.
Une fois la confiance installée, la victime est incitée à investir, soit en achetant ces faux billets, soit en finançant leur prétendu “lavage” grâce à l’acquisition du fameux produit chimique. « C’est à ce moment précis que se joue le cœur de l’escroquerie », souligne l’adjudant Kassé.
Le “produit miracle” n’existe pas
En réalité, aucun procédé ne permet de transformer ces papiers noirs en argent. Après avoir encaissé les premières sommes, les escrocs multiplient les stratagèmes pour prolonger l’illusion : flacons cassés, produits saisis à la douane, nouvelles filières à explorer… Autant de prétextes pour soutirer davantage d’argent à leurs victimes. Pendant ce temps, celles-ci conservent les papiers noirs dans l’espoir d’un dénouement favorable, hésitant souvent à se tourner vers les autorités, conscientes d’avoir pris part à une opération illicite. Une situation qui peut se retourner contre elles. « Dans plusieurs dossiers, des personnes arrêtées en possession de billets noirs sont poursuivies pour des faits assimilés à de la contrefaçon », déplore l’ancien communicant de la gendarmerie. Une qualification qui, selon lui, pose problème, dans la mesure où les objets saisis ne constituent ni de la fausse monnaie, ni une imitation de billets authentiques.
Le cas du commandant Chimère Barro illustre cette complexité. Chef de corps du bataillon de la Musique principale des forces armées, il est poursuivi dans une affaire impliquant des billets noirs estimés à près d’un milliard de francs CFA. Jugé le 14 mars dernier, il encourt une peine lourde, le parquet ayant requis dix ans d’emprisonnement. Le délibéré est attendu le 15 avril. Au cœur de ces affaires, une question fondamentale demeure : peut-on parler de contrefaçon en l’absence de billets authentiques ou d’imitation de monnaie légale ?
Pour renforcer leur crédibilité, les escrocs, et parfois même certains acteurs, invoquent la notion de “contre-valeur”. Un concept économique qui suppose une équivalence réelle entre deux valeurs. Or, dans le cas du “wash wash”, cette notion est totalement détournée. « Aucune valeur équivalente n’existe. Aucun argent réel n’est dissimulé, et aucun procédé ne permet de révéler une quelconque valeur », insiste l’adjudant Kassé. L’arnaque aux billets noirs repose ainsi sur trois piliers : une promesse de richesse rapide, une démonstration truquée et un produit miracle inexistant. Mais son effet le plus pervers reste la transformation des victimes en suspects, faute d’une compréhension claire du mécanisme réel de l’escroquerie.
« Le “wash wash” n’est ni une affaire de fausse monnaie ni de contrefaçon. Il s’agit d’une escroquerie pure », martèle l’adjudant Kassé. Pour lui, la prévention passe autant par l’information que par la lucidité. Car si la manipulation est au cœur du procédé, la promesse de gains faciles joue un rôle déterminant. « Au-delà de la tromperie, c’est souvent la cupidité qui pousse certaines victimes à s’engager dans ces opérations, au risque de se retrouver devant la justice, voire en prison », conclut-il.
AMADOU FALL







