Des enjeux majeurs et des chiffres édifiants

Lors de la présentation de son rapport d’activités 2025, la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF) a révélé une baisse de 6,7 % des déclarations de soupçon. Son président, Cheikh Mouhamadou Bamba Siby, appelle à une prise de conscience collective face à des menaces qui touchent désormais à l'intégrité même de l'État.
Ce mardi, l’heure était au bilan pour la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF). Pour la présentation de son rapport annuel 2025, l’institution a choisi un format inédit, signe d'une volonté d'ouverture et de transparence. Ainsi devant un parterre de journalistes, le président de la CENTIF, Cheikh Ahmadou Bamba Siby, a d’emblée recadré le débat en affirmant que la lutte contre la criminalité financière n’est plus une simple affaire de techniciens, mais un pilier de la stabilité nationale.
Pour M. Siby, l’époque où le blanchiment d’argent n’était vu que sous l’angle des procédures judiciaires est révolue. « La lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme ne peut plus être appréhendée comme une question purement technique. Leur gestion est devenue un enjeu de souveraineté, de résilience et de préservation de l’intégrité de nos économies », a-t-il martelé.
Ce glissement soulève l'importance de la crédibilité des institutions. Dans cette optique, le président de la CENTIF a interpellé les acteurs médiatiques, estimant qu'ils ont un rôle crucial de sentinelles. Selon lui, « les médias sénégalais ont un rôle important à jouer, tant dans l’information que dans la sensibilisation, la promotion de la culture de responsabilité et de vigilance ».
Sur le plan comptable, l’année 2025 marque une tendance à la baisse avec un nombre de déclarations d’opérations financières suspectes passant de 928 en 2024 à 866 en 2025. Cette diminution de 6,7 % est interprétée par la secrétaire générale de la CENTIF, Khadidiatou Faye Diop, comme un « effet positif ». Le secteur bancaire reste le premier rempart du système en concentrant 74 % des signalements, tandis que les établissements de monnaie électronique, les opérateurs de transfert d'argent et les systèmes financiers décentralisés se partagent le reste des déclarations.
Le rapport souligne également un recul notable des transactions en espèces, qui sont tombées à 28 millions de francs CFA en 2025 contre 42 millions l'année précédente. Cette évolution témoigne d'une transition vers des modes de paiement plus traçables. Parallèlement, la CENTIF a maintenu une activité intense en transmettant 37 rapports au Pool judiciaire financier et en menant 102 enquêtes financières parallèles pour contrer les menaces persistantes.
Corruption et vulnérabilité numérique
Malgré une baisse quantitative des alertes, la nature des infractions reste préoccupante, la fraude, le faux, la corruption et les infractions fiscales constituant les principales activités suspectes. Bien que les risques liés au financement du terrorisme et à la prolifération des armes soient jugés faibles, l'institution reste en alerte face à la vulnérabilité de secteurs comme la finance digitale, le transfert rapide de fonds ou le financement participatif.
Pour Cheikh Ahmadou Bamba Siby, l’intérêt croissant des populations pour ces questions de gouvernance prouve que le combat est désormais global. « Cet intérêt reflète l’évolution de la perception des enjeux liés au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. Des problématiques qui ne relèvent plus exclusivement des enquêtes et des poursuites pénales », a-t-il souligné, rappelant que la transparence est désormais une attente citoyenne majeure.
Les points saillants du rapport
Le rapport d’activités 2025 de la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (CENTIF) dresse un panorama exhaustif de la santé financière du Sénégal. Entre une surveillance massive des flux de capitaux, la montée en puissance des saisines judiciaires et l’apparition de nouvelles menaces numériques comme le cyberproxénétisme, l’institution confirme son rôle pivot à l’approche de l’évaluation mutuelle du GIABA prévue pour 2026.
Une activité déclarative portée par la vigilance du secteur financier
L’année 2025 a été marquée par une mobilisation soutenue des acteurs assujettis, avec la réception de 866 déclarations d’opérations suspectes (DOS). Si ce volume affiche une légère baisse par rapport aux 928 dossiers de 2024, il traduit, selon les conclusions du rapport, une « stabilisation de l’activité déclarative à un niveau élevé ». Cette dynamique repose sur la réactivité constante des institutions financières, le document précisant que « le secteur bancaire demeure le principal contributeur, avec 648 DOS, soit 74,83% du total ».
Au-delà des soupçons ciblés, le dispositif de surveillance systématique a traité un flux colossal de données. La plateforme E-DELTA a ainsi enregistré 28 225 541 déclarations de transactions en espèces (DTE) sur l'ensemble de l'exercice. Pour la CENTIF, ce volume massif n'est pas qu'une simple statistique : il « traduit une appropriation croissante des obligations en matière de LBC/FT/FP par les assujettis » et témoigne de la « maturité des dispositifs de conformité dans le secteur financier », notamment face à une circulation fiduciaire encore très dense.
Une réponse judiciaire ferme : 37 rapports transmis au Pool Judiciaire Financier
Le traitement de l’information financière par la CENTIF ne reste pas au stade de l’analyse documentaire. En 2025, la Commission d'examen a finalisé le traitement de 203 déclarations d’opérations suspectes et produit 103 rapports d'analyse approfondie. L'aboutissement majeur de ce travail réside dans la transmission de 37 rapports au Procureur de la République financier du Pool judiciaire financier (PJF). Ces décisions de transmission sont prises systématiquement, « lorsqu’il existe des indices graves et concordants de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme et de la prolifération ».
Le rapport informe, par exemple, qu’en 2025, la CENTIF a reçu plusieurs déclarations de soupçon émanant de différents établissements financiers, portant sur des flux financiers atypiques observés sur les comptes d’un haut responsable administratif, désigné dans le document sous l’appellation Monsieur K et classé Personne politiquement exposée (PPE), ainsi que plusieurs personnes physiques et morales appartenant à son entourage familial et relationnel.
Sur la période 2021-2025, il a reçu de nombreux virements en provenance d’administrations publiques et d’établissements parapublics, présentés comme des rémunérations, indemnités ou avantages divers pour un montant total de 321 000 000 FCFA. Ce n’est pas tout, la Centif parle aussi de remises récurrentes de chèques, dont certains émis par des responsables de structures publiques dans lesquelles l’intéressé exerçait ou avait exercé des fonctions de direction, pour un montant total de près de 60 millions FCFA, ainsi que des dépôts d’espèces effectués par des tiers, pour des montants unitaires et cumulés élevés, sans documentation probante sur l’origine des fonds.
« L’analyse croisée des flux a par ailleurs fait apparaitre des liens financiers étroits entre le compte personnel de Monsieur K et le compte professionnel de SIGMA SARL, société officiellement active dans le secteur des prestations de services et majoritairement détenue par Madame K, son épouse. Le compte de SIGMA SARL, ouvert dans le même établissement a enregistré des remises de chèques et virements provenant directement du compte personnel de Monsieur K pour un montant total de 76 500 000 FCFA, des versements fréquents en espèces pour un montant cumulé élevé sans justificatifs commerciaux correspondants ainsi que des encaissements en provenance d’une association sportive présidée par Monsieur K, et d’une société active dans le BTP », rapporte le document.
Ces constatations ont conduit à la transmission du dossier au Procureur du Pool judiciaire financier (PJF) pour des soupçons de blanchiment de capitaux en lien avec des détournements présumés de deniers publics, d’abus de fonction, de situations de conflit d’intérêts, d’abus de biens sociaux et d’un enrichissement illicite.
En outre, parallèlement à la voie pénale, la Cellule a renforcé la coordination administrative, dit-on. Dix-sept dossiers de renseignements financiers exploitables ont été disséminés vers d'autres autorités compétentes, à l'instar de la Direction Générale des Impôts et des Domaines (DGID) ou de la BCEAO. Cette stratégie permet de partager un renseignement « ciblé et utile à l’exercice des missions de contrôle, de supervision ou d’enquête des structures destinataires », créant ainsi un maillage répressif et préventif de plus en plus serré.
De nouvelles tendances entre fraude classique et cybercriminalité
L'analyse opérationnelle des dossiers traités en 2025 révèle une mutation inquiétante des méthodes de dissimulation des fonds illicites. Si les infractions liées à la fraude demeurent dominantes, passant de 554 cas en 2024 à 679 en 2025, la sophistication des schémas s'accentue. Les experts de la Cellule ont identifié des typologies récurrentes comme l’usage de sociétés écrans, l’escroquerie portant sur les deniers publics ou encore les schémas de Ponzi qui menacent directement l'épargne publique.
Le rapport tire également la sonnette d'alarme sur l'émergence de menaces hybrides. Car, il a été noté des cas de blanchiment de capitaux par le biais de la cyberpornographie et du cyberproxénétisme. En effet, renseigne le rapport, entre 2024 et 2025, la CENTIF a reçu plusieurs déclarations de soupçon relatives à des opérations réalisées via une plateforme de monnaie électronique, caractérisées par des transactions structurées et répétitives portant sur des montants identiques, notamment 2.000 FCFA, 3.000 FCFA et 5.000 FCFA. Ensuite, les investigations ont établi que les personnes concernées animaient des groupes sur Facebook et WhatsApp, dans lesquels étaient diffusés des contenus à caractère sexuel.
Les enquêteurs se sont rendu compte que les sommes versées par les utilisateurs correspondaient à des paiements permettant d’accéder à ce contenu, notamment sous la forme d’interactions ou d’appels vidéo organisés sur WhatsApp. « L’analyse temporelle et socio-transactionnelle des opérations a révélé que les fonds provenaient très majoritairement d’expéditeurs masculins, avec une concentration des transferts sur des plages horaires nocturnes, notamment entre 00 heure et 02 heures. Il a également été constaté un volume significatif de demandes de remboursement, formulées par des clients indiquant ne pas avoir reçu la prestation attendue, ce qui a constitué un indicateur complémentaire de l’existence d’un dispositif non transparent et potentiellement frauduleux ».
Ensuite, les enquêteurs ont observé que les montants reçus étaient rapidement transférés vers d’autres comptes identifiés comme étant ceux de personnes jouant un rôle de gestion ou de centralisation des fonds. Car, ces derniers voulaient, dit-on, limiter la traçabilité des flux et dissocier les encaissements de leurs bénéficiaires effectifs. Ces constatations ont motivé la transmission du dossier à l’autorité judiciaire, révèle le rapport.
Le rapport fait aussi cas de la multiplication de « montages atypiques impliquant des comptes familiaux ou de tiers pour masquer l’origine illicite des fonds ». L'exercice illégal d'activités financières et de change continue aussi de fragiliser le secteur formel. Face à ces évolutions, la CENTIF insiste sur la nécessité de démontrer la « robustesse du dispositif national » lors du troisième cycle d'évaluation mutuelle de 2026, un enjeu de souveraineté économique majeur pour le Sénégal.
MAMADOU DIOP






