Publié le 13 Apr 2026 - 21:38
OUSMANE CAMARA, ANCIEN MAGISTRAT ET ANCIEN MINISTRE

“Les magistrats d’aujourd’hui sont beaucoup plus exposés”

 

Il fait partie des grands magistrats qui font la fierté du Sénégal, à l’image d’Isaac Forster. Il s’agit de Ousmane Camara. Un hommage lui a été rendu par l’artiste Aïssatou Camara. EnQuête a saisi cette occasion pour s’entretenir avec cet homme d’État qui a été aussi ministre, ambassadeur et médiateur de la République.

 

 

Ousmane Camara, un hommage vous a été rendu par une artiste en réalisant votre portrait ainsi que ceux d'autres icônes sénégalaises et africaines pour célébrer notamment votre patriotisme. Quel est le sentiment qui vous anime ?

D'abord, à mon âge, je croyais que les nouvelles générations avaient complètement oublié les anciens. Ma première surprise a été celle-là. Cette surprise passée, j'ai également été vraiment sensible au geste que ma personne puisse inspirer un artiste, surtout que cet artiste semble avoir une renommée sur le plan international, africain en particulier. Et lorsque j'ai été en présence du tableau, j'ai été convaincu que c'était un artiste de grande place. J'en suis particulièrement flatté. Il y a tellement d'hommes et de femmes qui ont marqué ce pays que le fait qu'un artiste se soit penché pour faire le portrait d'Ousmane Camara, je suis fier et flatté.

Une exposition a été organisée autour du thème du patriotisme. Votre portrait fait partie des œuvres qui ont été exposées à côté d'autres tableaux d’icônes sénégalaises et africaines…

Le sentiment que j’ai eu à travers ce tableau qui me présente en tant que magistrat, c’est une espèce de reconnaissance de la place fondamentale qu’occupe la justice dans notre pays. En voyant ce tableau, j'ai pensé à mes prédécesseurs, Isaac Forster, Kéba Mbaye et Amadou Louis Gueye, qui ont été vraiment d'illustres présidents de la Cour suprême. Et en voyant ce tableau, me représentant comme magistrat, ça m'a effectivement confirmé dans l'option que j'avais faite moi-même à la fin de ma carrière, toutes fonctions confondues, en 2001. Parce que je me suis retiré de toutes les affaires publiques ; le protocole présidentiel m'avait demandé ce qui devait être inscrit au cas où je devrais recevoir des invitations d’honneur.

J’ai été tour à tour magistrat, ministre, ambassadeur, médiateur de la République ; il fallait choisir une espèce d'adresse officielle, Ousmane Camara, ancien ministre, ou bien Ousmane Camara, ancien ambassadeur, etc. Ma réponse est qu'avant tout cela, j'ai été magistrat. Et c'est pourquoi, lorsque j'ai vu ce tableau me présentant en magistrat, cela m'a renforcé dans cette idée que j'avais fait le bon choix, parce que dans mon pays, la justice tient une place qui fait qu'on se sent flatté, honoré d'appartenir à cette tranche de notre société que constitue la justice sénégalaise. Encore une fois, j'ai été agréablement surpris du travail de l'artiste.

Je pense que ce qui fait jusqu'à présent la solidité de notre pays, c'est la place que tient la justice. Lors de l'inauguration de la Cour suprême, devant le président Léopold Sédar Senghor qui recevait alors le président malgache Philibert Tsiranana, le premier président de la Cour, Isaac Forster, s'est tourné vers le chef de l'État pour lui lancer : "Monsieur le Président de la République, même nos erreurs s'imposent à vous". Pour dire qu'Isaac Forster a implanté ce jour-là l'indépendance de la justice, puisqu'en disant cela à un chef d’État, ça donnait à la justice sénégalaise une place qui, effectivement, fait jusqu'à présent la fierté de ceux qui en ont incarné une partie intégrale.

Justement, si vous deviez comparer les exercices de magistrature de votre époque à celui d'aujourd'hui, quels sont les sentiments qui vous rassurent et ceux qui vous inquiètent ?

Les périodes changent, les principes restent. Je dois dire que les magistrats d'aujourd'hui sont beaucoup plus exposés à ce que je pourrais appeler la curiosité populaire que ceux d'avant, dans la mesure où, actuellement, non seulement il y a la presse locale, mais aussi la presse internationale et les réseaux sociaux. Alors que, du temps d'Isaac Forster, de Kéba Mbaye et d'Ousmane Camara, il n'y avait dans le pays que deux réseaux d'information. Il n'y avait qu'un seul journal qui s'appelait Dakar Matin et qu'une seule radio (Radio Sénégal). Senghor en a ajouté une autre : Radio Kankan. Donc, à cette époque, le travail du magistrat était beaucoup plus facile que le travail du magistrat actuel. Parce que les décisions que nous rendions étaient complètement ignorées du public. Tandis qu'actuellement, tout ce que dit un juge est commenté, et parfois même exagérément interprété.

La justice d'aujourd'hui est soumise à une espèce de tremblement de terre. Puisque de partout, le monde souffre. Quelle que soit la décision prise, elle est commentée et chacun en prend pour son grade, en ce qui concerne les magistrats. Donc, je dois dire que les magistrats d'aujourd'hui ont d'autant plus de mérite, que véritablement, très souvent, leurs décisions sont mal interprétées. Et l'obligation de réserve fait en sorte qu'ils ne peuvent pas répondre à tout. Cela fait qu'on pense que la justice d'aujourd'hui n'est pas convaincue. Non, fondamentalement, et c'est aussi pour ça que j'en suis fier : les valeurs sénégalaises n'ont pas changé. Quoi qu'on puisse dire, même dans d'autres domaines, le Sénégalais est resté le Sénégalais, tant et si bien que partout où on se trouve, on est fier non pas d'être magistrat sénégalais, mais tout simplement d'être Sénégalais.

Quel regard portez-vous sur l'évolution de la démocratie sénégalaise ?

La démocratie sénégalaise aussi a grandi comme le Sénégal avec cette période. Je retiens là aussi une formule. Détenteur de tous les pouvoirs après avoir éliminé Mamadou Dia, Léopold Sédar Senghor a gouverné seul de 1963 à 1970, avant de rétablir le poste de Premier ministre (et non celui de chef du Gouvernement). Marqué par les événements de 1968-1969, il finit par déclarer : "Ou je suis trop vieux, ou le Sénégalais est trop jeune." Cette formule, exactement, marque le fait que parfois on arrive à un bout, et on sent que Senghor (les événements de 1969 ont vraiment bousculé son pouvoir) s’est tourné vers nous, que ce soit Abdou Diouf, qui était son directeur économique, que moi-même qui étais responsable de la fédération des étudiants qu’il avait secouée en 1960, il s’est tourné vers nous en disant : ‘’J'affrontais en 1960 des étudiants et je faisais la politique en 1945.

Aujourd'hui, en 1968, l'homme de 1945 ne peut pas affronter les étudiants de 1968…’’ Il ramène nos postes de premier président et tout le monde s'attendait à ce qu'il nomme un homme comme Premier président, un de ses compagnons, mais à la grande surprise et à leur grande déception, il a désigné Abdou Diouf, ce qui était un symbole. Il a désigné quelqu'un qui correspondait à ce qu'il pensait être son époque. Je pense que c'est ça aussi qui se manifeste aujourd'hui. On est arrivé à une fin de cycle. Il fallait, on le sentait, que le pays avait besoin d'autres choses que de ce qu'on avait vécu jusqu'à présent. Il fallait un changement et c'est normal. Donc ça aussi, c'est un signe de la démocratie sénégalaise.

Et on a beau traiter les magistrats en disant qu'ils vont accorder ceci ou cela, prolonger le mandat jusqu'en décembre, etc., on a traité les uns et les autres de tous les noms. Mais lorsque les décisions sont sorties, on s'est rendu compte que ce que disait Isaac Forster à l'inauguration de la Cour suprême à Senghor, les responsables de la Cour suprême et du Conseil constitutionnel l'ont fait comprendre à Macky Sall en 2024. Et c'est ça qui fait effectivement la valeur de notre pays.

Pourtant, le débat sur l'indépendance de la magistrature se pose toujours avec acuité. Qu’en est-il réellement ?

Les gens sont formés avec des règles théoriques et des réalités. Parce que ça aussi, on a toujours dit aux magistrats sénégalais ceci : ‘’Ayez toujours dans l’esprit que vous ne siégez pas au ciel’’. Ça, c’est la tradition laissée par les anciens. Ça signifie quoi ? C'est que nous avons des valeurs, des contraintes, des choses. Un jour, effectivement, un maître a répondu au président de la République qui disait : ‘’Oui, je vais rendre le vote obligatoire au Sénégal comme en Belgique. Les gens qui n'auront pas voté seront poursuivis’’. Mais c'est un magistrat qui dit, mais en Belgique, il n'y a pas Touba. Effectivement, si le Khalif de Touba ne va pas voter, est-ce que moi, en tant que procureur de Diourbel, je vais demander son arrestation ? C’est pour dire qu'il a compris qu'il ne siégeait pas au ciel, qu'on tient compte de nos réalités socio-culturelles.

Un pays comme la Belgique où on peut poursuivre n'importe qui, on peut dire que le vote est obligatoire. Au Sénégal, on ne pouvait pas dire que le vote est obligatoire, alors qu'à l'époque, à Touba, on ne pouvait même pas faire de campagne électorale. Donc, c'est une vérité fondamentale qu'on a inculquée au magistrat sénégalais : ‘’Vous ne siégez pas au ciel’’. C'est-à-dire que nous avons des réalités socio-culturelles et des traditions qui font que, dans toutes nos décisions, nous devons tenir compte de cela. Et c'est jusqu'à ce jour, quoi qu'on puisse dire, la magistrature est restée fidèle à ça. Ce qui fait que, parfois, lorsque les décisions sont rendues, avec les réseaux sociaux, les magistrats sont vilipendés. On leur prête des intentions qui ne sont pas les leurs. Et les valeurs qu'on leur a inculquées font que, parfois, ils sont en porte-à-faux avec ce que l'opinion courante voudrait avoir. Voilà mon opinion.

Quel message lancez-vous aux jeunes, surtout ceux qui veulent servir leur pays, mais qui sont souvent déçus par les réalités politiques ?

Ce que je dis aux jeunes, c'est d'être fiers de ce que les anciens ont fait pour rendre ce pays, le Sénégal, quoi qu'on dise, actuellement, le Sénégal fait partie des pays les plus respectés. Pourquoi ? C’est grâce à nos valeurs traditionnelles. Et c'est pourquoi je demande aux jeunes de suivre cette ligne-là. Kéba Mbaye disait que nous avons toujours été élevés dans des cours, des maisons où il y avait tout le monde. Il y avait l'enfant, la grand-mère, le grand-père, tout le monde était dans la maison. Donc, non seulement on était éduqués dans la maison, le quartier même vous éduquait. Donc vous aviez une espèce d'interdits. Et bien que maintenant on vive dans des appartements, etc., ces valeurs-là ont survécu. Et c'est ce qui fait que, jusqu'à présent, quoi qu'on dise, être Sénégalais, ce n'est pas négligeable.

BABACAR SY SEYE

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