Publié le 23 May 2026 - 12:49
SONKO DEMIS DE SES FONCTIONS

Diomaye tranche dans le vif

 

« Par décret numéro 2026-1128 du 22 mai 2026, le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a mis fin aux fonctions de M. Ousmane Sonko, Premier ministre, et par conséquent, à celles des ministres et secrétaires d’État, membres du gouvernement. » La déclaration sèche d’Oumar Samba Ba, ministre secrétaire général de la présidence, est venue clore, hier, un long compagnonnage que les heurts des derniers mois rendaient de moins en moins tenable. Au cœur de la rupture : une sortie tonitruante du Premier ministre à l’Assemblée nationale quelques heures plus tôt, un bicéphalisme exécutif devenu intenable et l’horizon de 2029.

 

« Tant qu’il est PM, c’est parce qu’il bénéficie de ma confiance. Le jour où il n’aurait plus ma confiance, on aura un nouveau Premier ministre. Sachez que tant qu’il est là, c’est parce que je pense qu’il est en train de faire son travail convenablement. Si je ne suis plus satisfait, je mets le Sénégal au-dessus de tout », déclarait le président de la République, il y a quelques jours lors d’un face à face avec la presse. Avec le recul, il s’agit là de paroles prémonitoires de ce qui devait inévitablement arriver. Car le couperet est tombé hier.

« Par décret numéro 2026-1128 du 22 mai 2026, le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a mis fin aux fonctions de M. Ousmane Sonko, Premier ministre, et par conséquent, à celles des ministres et secrétaires d’État, membres du gouvernement. Les membres du gouvernement sortant sont chargés d’expédier les affaires courantes », a froidement déclaré Oumar Samba Ba, ministre secrétaire général de la présidence de la République. Le point d’orgue de relations heurtées entre les deux têtes de l’Exécutif, ces derniers mois.

L’étincelle de l’Assemblée

Le décret est tombé en début de soirée, à peine quelques heures après le passage du chef du gouvernement à l’Assemblée nationale, dans le cadre des questions d’actualité. Et c’est précisément à la tribune que l’ex-PM aura, sans le mesurer ou en le mesurant trop bien, signé l’acte de sa propre fin. Face aux députés, Ousmane Sonko a affiché publiquement une divergence frontale avec le chef de l’État sur la question sensible des fonds politiques. « Le Président a fait une erreur concernant les fonds politiques et j’ai espoir qu’il revienne à la raison. Je ne suis pas d’accord avec lui sur cette question », a-t-il déclaré sans détour.

Pis : il a levé le voile sur les coulisses de l’arbitrage. Lorsque le député Guy Marius Sagna avait envisagé une proposition de loi sur le sujet, Sonko dit être allé voir le Président pour lui faire valoir que laisser l’Assemblée porter ce combat « serait une honte pour l’Exécutif qui s’était engagé ». Les arguments du chef de l’État ne l’ont pas convaincu. Au-delà du dossier, c’est la posture revendiquée qui aura sans doute franchi le seuil : celle d’un Premier ministre « qui prend des décisions sans permission ». Une mise en cause publique de la hiérarchie institutionnelle, à laquelle le Palais ne pouvait plus répondre que par le décret.

Une crise larvée, des fissures accumulées

L’un des derniers épisodes marquants de cette dualité au sommet a été le vote de la loi modifiant la loi 2021-35 du 23 juillet 2021 portant code électoral. Elle a été votée malgré la publication des avant-projets de réformes par la présidence de la République. Le renvoi de la loi en seconde lecture par le président Diomaye Faye n’a pas freiné la majorité de Pastef.

Dès juillet 2025, Ousmane Sonko avait publiquement critiqué la gestion du président Bassirou Diomaye Faye, allant jusqu’à questionner son autorité et ce qu’il percevait comme un déficit de fermeté dans la conduite du pouvoir. D’autres épisodes ont alimenté la défiance, à l’image de l’affaire Samba Ndiaye, du nom de ce PCA de la SN HLM dont le PM avait publiquement contesté la nomination en l’attribuant au chef de l’État et en annonçant « des mesures correctives » — lesquelles ne sont jamais venues, l’intéressé n’ayant été ni installé ni remplacé.

En juillet 2025, à la suite de la décision rendue par la Cour suprême dans l’affaire Mame Mbaye Niang, Sonko avait vidé tout son sac sur la Justice et indirectement sur le président de la République. « Moi le poste de premier ministre, disait-il, ne me lie pas. Je sais quand être un Premier ministre, je sais quand je suis un citoyen et quand je suis président de parti. Ni l’État ni un poste ne peuvent me changer. C’est d’ailleurs pourquoi je n’appelle jamais un magistrat, parce que je veux rester libre. » Quelques jours plus tard, lors du conseil national de son parti, il s’en prenait directement au président de la République. Car, soulignait-il, ce dernier a la possibilité de mettre un terme aux attaques contre sa personne : « Ce qui se passe, il peut y mettre un terme s’il le veut et je le lui ai dit clairement. Si j’étais Président, ces gens n’allaient pas parler ainsi de moi. » Il ajoutait : « Ce que nous sommes en train de dire, nous l’avons dit entre quatre murs au Président, mais il n’y a pas eu de solution ; nous l’avons dit en Bureau politique, pas de solutions… C’est pourquoi je le dis ici aujourd’hui. »

Ainsi, la justice a été au cœur des deux premières années au pouvoir. L’ancien Premier ministre s’est régulièrement insurgé contre le maintien au poste de certains magistrats nommés par Macky Sall. Sur cette question, le Chef de l’État a toujours assuré vouloir « restaurer la confiance des Sénégalais envers la justice ». Il disait : « Quand on veut une justice véritablement indépendante, il faut la libérer. »

Le bicéphalisme et l’horizon 2029

L’élément de contexte ne saurait être négligé : la rupture intervient au moment précis où le chef de l’État conduit un dialogue politique national, initiative qu’il a lui-même portée pour apaiser le climat institutionnel et associer les forces vives à la définition des grandes réformes. À l’extérieur du tandem présidentiel, cette séquence d’ouverture appelait, en miroir, une cohésion sans faille au sommet de l’Exécutif. La sortie tonitruante du Premier ministre à l’Assemblée, désavouant publiquement la ligne présidentielle au moment même où celle-ci tendait la main à l’opposition et aux corps intermédiaires, a frontalement heurté cette logique.

Derrière ces secousses, un même mal de fond : un bicéphalisme exécutif que Sonko revendiquait et que Diomaye Faye a fini par récuser. L’ex-PM ne cachait plus ses ambitions pour la présidentielle de 2029 et reprochait régulièrement au chef de l’État un soutien insuffisant face aux dossiers judiciaires conditionnant son éligibilité. De son côté, Bassirou Diomaye Faye s’est progressivement émancipé de la machine Pastef, s’appuyant désormais sur sa propre coalition, qui le presse de se représenter en 2029.

Le limogeage récent du porte-parole de la présidence, Ousseynou Ly, considéré comme proche de Sonko, remplacé par Abdoulaye Tine, coordinateur de Diomaye Président, avait été lu comme un signal précoce de cette recomposition.

Le choix du successeur, premier acte de l’après-Sonko

Aucune indication n’a été donnée, à ce stade, sur le calendrier de désignation du nouveau chef du gouvernement. Mais le profil que retiendra Bassirou Diomaye Faye sera scruté comme le premier marqueur politique de l’ère qui s’ouvre. Optera-t-il pour une figure technocratique, susceptible d’imprimer une rupture méthodique avec la séquence précédente, ou pour un cadre capable de prolonger l’esprit du dialogue politique en cours et de fédérer au-delà de la majorité parlementaire ? Le choix arbitrera, en réalité, une question plus vaste : celle du rapport que le chef de l’État entend désormais entretenir avec Pastef, et de l’espace politique qu’il s’octroie pour gouverner sans son ancien mentor.

Reste à présent à voir ce que recouvrira la séquence qui s’ouvre. C’est la fin d’un long compagnonnage entre Diomaye et Sonko. Ce dernier a eu une réaction énigmatique à son limogeage : « Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui. » Quelques heures plus tard, des soutiens convergeaient vers son domicile, et le directeur général du Port autonome de Dakar, Waly Diouf Bodiang, présent sur place, livrait ce commentaire à mi-mots : « Je suis chez Ousmane Sonko et comme je vous l’avais dit, tout finit par finir. »

Il faut maintenant attendre la réaction politique à ce coup de tonnerre.

GASTON COLY

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