Les mots d’une nouvelle légitimité

À travers les références à la terre, à la graine, au paysan et au temps, Bassirou Diomaye Faye ne se contente pas d’annoncer la naissance de Kiiraay. Il construit un nouveau récit de légitimité, revendique l’héritage patriotique qui l’a porté au pouvoir et tente de substituer à l’imaginaire de la rupture celui de l’enracinement, de la République et de la continuité.
Le discours constitutif de Kiiraay-Les Patriotes Républicains dépasse largement la simple présentation d’un nouveau parti politique. Il constitue un véritable acte fondateur de production de sens. À travers une mise en récit soigneusement élaborée, Bassirou Diomaye Faye cherche à redéfinir son identité politique, à construire un nouvel imaginaire collectif et à installer un nouveau récit de légitimité. Le discours fonctionne ainsi comme une opération de reconstruction symbolique du pouvoir après la rupture avec PASTEF.
La naissance de Kiiraay intervient, en effet, dans un contexte politique particulier. Après la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et son ancien camp, le chef de l’État doit désormais construire un espace partisan distinct, sans renoncer entièrement à l’héritage politique et militant qui l’a porté au pouvoir. Le discours prononcé lors de l’assemblée générale constitutive du nouveau parti ne vise donc pas seulement à annoncer une création politique. Il cherche également à lui donner un sens, une histoire et une légitimité.
Dans la théorie des actes de langage, certains discours ne décrivent pas seulement une réalité : ils la produisent. Lorsque Bassirou Diomaye Faye affirme : « Aujourd’hui, nous fondons une maison commune », il ne se contente pas d’informer son auditoire. Il accomplit un acte politique. Le verbe « fonder » possède une valeur performative extrêmement forte. Il crée symboliquement une communauté politique. À travers cette parole, le président fait exister un nouvel espace partisan. Le discours devient alors un rite d’institution : il transforme un collectif encore virtuel en une réalité politique reconnue. Le choix du mot « maison » participe également à cette performativité. La maison renvoie à un espace partagé, protecteur et durable. Elle évoque la famille plutôt que l’appareil partisan. Le parti n’est plus présenté comme une simple machine électorale, mais comme une communauté affective. Le discours repose sur plusieurs procédés rhétoriques. Par l’ethos, le président construit l’image d’un homme humble, paysan et proche du peuple. Par le pathos, il mobilise les émotions à travers la mémoire des victimes, l’unité nationale et l’espérance. Par le logos, il organise son argumentation autour d’un enchaînement cohérent : l’héritage, la fondation, les valeurs, le projet et l’avenir.
L’élément discursif le plus frappant demeure l’omniprésence des références agricoles. Le discours est structuré autour d’une série de signes : la terre, la graine, le champ, le paysan, la récolte, le temps, les saisons et l’herbe folle. Pris isolément, ils appartiennent au vocabulaire agricole. Pris ensemble, ils produisent un second niveau de signification et deviennent des symboles politiques. La terre peut alors représenter le peuple ; la graine, le projet politique ; la récolte, la victoire électorale ; le temps, l’histoire. Le paysan devient, quant à lui, la figure idéale du dirigeant : patient, enraciné et tourné vers le résultat. Ainsi, toute la politique est racontée à travers les codes du monde rural. Par ces images, la création du parti apparaît moins comme une rupture brutale que comme un processus naturel. La naissance de Kiiraay semble relever davantage du cycle des saisons que d’une décision stratégique imposée par les circonstances politiques.
Ndiaganiao, une géographie de la légitimité
L’évocation répétée de Ndiaganiao possède une fonction symbolique essentielle. Le village cesse d’être un simple lieu géographique. Il devient un lieu de mémoire. Bassirou Diomaye Faye construit une légitimité fondée sur ses origines. Il ne parle pas comme un technocrate. Il parle comme « l’enfant du terroir ». Cette référence produit plusieurs effets discursifs : elle humanise le président, réduit la distance entre le chef et le peuple et construit un ethos d’humilité. Mais surtout, elle oppose implicitement deux formes de pouvoir : le pouvoir enraciné et le pouvoir désincarné. Autrement dit, la légitimité présidentielle est présentée comme issue du peuple plutôt que des seules institutions.
L’un des enjeux centraux du discours concerne l’appropriation du terme « patriote ». Ce mot constitue aujourd’hui l’un des principaux marqueurs identitaires de son ancien parti, PASTEF. En le conservant dans le nom de sa nouvelle formation, Bassirou Diomaye Faye cherche à récupérer une partie du capital symbolique accumulé depuis plus d’une décennie. Les acteurs politiques luttent aussi pour le contrôle des mots et des catégories à travers lesquels la société perçoit la réalité. Autrement dit, celui qui parvient à définir le sens du mot « patriote » exerce déjà une forme de pouvoir. Le conflit entre Kiiraay et PASTEF devient ainsi une lutte pour le monopole de la signification. Les deux organisations revendiquent une même mémoire militante. La différence réside désormais dans la définition du patriotisme. Chez Kiiraay, il devient un patriotisme républicain. Chez PASTEF, il demeure un patriotisme de rupture.
Le discours politique construit presque toujours une opposition entre un « nous » valorisé et un « eux » disqualifié. Ici, cette opposition reste implicite. Le président ne nomme jamais explicitement son ancien camp, mais plusieurs expressions installent cette distinction. Lorsque Bassirou Diomaye Faye affirme : « Un paysan ne passe pas sa saison à maudire l’herbe folle », l’herbe folle devient un signe. Elle peut représenter ce qui parasite la croissance et empêche la bonne récolte. L’adversaire n’est jamais nommé, mais sa présence est suggérée.
Le discours met ainsi en scène un univers dans lequel le locuteur apparaît comme le cultivateur responsable, concentré sur son travail, face à des forces perturbatrices auxquelles il refuse de consacrer son énergie.
Le dougoub et le djeumb : le temps comme juge
La référence au dougoub et au djeumb, deux plantes qui peuvent se ressembler tout en n’ayant pas la même valeur productive, peut être rapprochée de la parabole du bon grain et de l’ivraie. Cette image possède une puissance symbolique considérable. Les deux plantes grandissent ensemble et se ressemblent. Pourtant, une seule est véritablement productive. Dans la lecture politique proposée par le discours, la distinction entre les vrais et les faux patriotes n’apparaîtrait donc pas immédiatement. Seul le temps permettrait de les distinguer. Le discours construit ainsi une temporalité de la vérité. Le jugement n’appartient plus seulement aux acteurs politiques : il appartient au temps, qui devient lui-même un acteur politique.
L’une des expressions les plus importantes du discours est sans doute : « Le temps est le plus honnête des juges. » Cette phrase possède une valeur symbolique exceptionnelle. Elle retire momentanément la décision au champ politique et renvoie la validation du projet à l’histoire. Bassirou Diomaye Faye refuse ainsi l’immédiateté. Il préfère inscrire son action dans la longue durée. La légitimité n’est plus seulement recherchée dans le présent : elle est reportée dans l’avenir. Roland Barthes rappelait que le mythe transforme une construction historique en évidence naturelle. C’est précisément ce que réalise le discours. La naissance de Kiiraay est racontée comme un processus biologique : une graine, une terre, une pluie, puis une récolte. Le parti apparaît comme un organisme vivant. La politique devient nature et la conquête électorale, récolte.
Cette naturalisation constitue une stratégie de légitimation efficace. Elle donne l’impression que l’existence du nouveau parti relève de l’ordre naturel des choses plutôt que d’un choix politique dicté par la rupture. Le discours constitutif de Kiiraay – Les Patriotes Républicains est donc bien davantage qu’une déclaration inaugurale. Il s’agit d’une construction discursive sophistiquée, dans laquelle chaque mot, chaque image et chaque symbole contribuent à produire une nouvelle représentation du pouvoir. Par le recours à une scénographie rurale, à une mythologie de la germination, à la performativité de la fondation et à une lutte symbolique autour du mot « patriote », Bassirou Diomaye Faye cherche à substituer à l’imaginaire de la rupture porté par PASTEF un imaginaire de l’enracinement, de la République et de la continuité.
Khaly Sarr






