L’Etat attendu sur plusieurs fronts
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En cette fin d’année, plusieurs secteurs sont en ébullition. Les acteurs l’éducation nationale, l’enseignement supérieur, la santé et le transport exigent la satisfaction sans délai de leurs doléances. Et aujourd’hui, tout porte à croire que le prétexte de la pandémie n’arrive plus à calmer les ardeurs.
A quelques heures de la fin de cette année particulière de 2020, le climat social est loin d’être apaisé. Bien au contraire. Après la grève des pêcheurs sénégalais, place à des tumultes dans les secteurs de l’enseignement supérieur, de l’éducation nationale, de la santé et du transport. Une situation qu’a sûrement vu venir le Président Macky Sall qui, lors du conseil des ministres du 16 décembre 2020, a instruit son gouvernement de veiller à l’apaisement. Cela par la consolidation ‘’d’un dialogue social permanent avec les syndicats d’enseignants afin d’assurer la stabilité durable du système éducatif et d’enseignement supérieur’’.
Il a également insisté sur la nécessité d’optimiser la gestion budgétaire des universités. Une invite qui n’a pas été concrétisée, car selon les universitaires, l’année académique 2020-2021 ne démarrera point, tant que leurs revendications demeurent sans solutions. En conférence de presse, hier, ils ont exigé la mise à disposition des textes de gouvernance des universités publiques. Ils régissent les règles de fonctionnement et d’organisation de ces universités, ainsi que la mise en place d’organes de gouvernance tels que le conseil d’administration.
Selon le secrétaire général national du Syndicat autonome des enseignants du supérieur (Saes), les universités sénégalaises nagent dans une parfaite illégalité, depuis la promulgation de la loi cadre de 2015. Seul le décret cadre fixant les règles d’organisation et de fonctionnement a été signé le 23 avril 2020 pendant que les textes de gouvernance organisant les universités, les écoles et instituts, attendus durant ce mois de décembre, tardent encore.
L’autre point de la plateforme revendicative n’est autre que l’achèvement des chantiers en cours dans les universités. ‘’Les infrastructures constituent un instrument préalable pour un enseignement de qualité. Nous parlons de bâtiments, mais aussi d’équipements de recherche, pour permettre à l’université de jouer son véritable rôle, non pas d’enseignement uniquement mais également de recherche. Depuis plus de cinq ans, des salles de classe sont en construction. Cette situation nous oblige à faire des emplois du temps surréalistes. Nous sommes confrontés à une croissance exponentielle du nombre de bacheliers, car la population sénégalaise augmente. Ainsi, il faut que les infrastructures suivent’’, fait savoir Malick Fall.
Ces infrastructures risquent, selon lui, d’avoir une durée de vie plus courte que celle de leur construction, vu que les chantiers sont laissés à la merci des intempéries.
Auditer les orientations et soutenir la recherche
Par ailleurs, une bonne partie des difficultés rencontrées par les universités, en 2019 et 2020, découlent, selon les enseignants, de manquements observés dans l’orientation des bacheliers de 2019. Année au cours de laquelle le gouvernement a décidé d’orienter à nouveau l’ensemble des bacheliers dans le public, sans tenir compte des infrastructures pédagogiques et sociales disponibles, ni de l’avis des instances pédagogiques. Et jusqu’à ce jour, l’audit du processus d’orientation n’est pas fait.
Cette année par exemple, l’Université virtuelle du Sénégal a reçu environ 25 000 étudiants, en dépit de ses difficultés financières. Considérant, en outre, que la recherche doit être une priorité pour le Sénégal, les syndicalistes demandent une ligne budgétaire entièrement dévolue à ce domaine. Celle-ci ne proviendra de nouvelles ressources financières, mais d’un réaménagement du budget des universités et de chaque faculté.
L’avènement de la Covid-19, poursuit-il, nous a montré à quel point la recherche est importante pour un pays, surtout pour sa souveraineté. Il doit avoir les capacités de pouvoir prendre en charge lui-même ses propres problématiques de recherche. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation devrait à cet effet être doté d’un fonds d’appui aux laboratoires. Pour arriver à cette indépendance scientifique, Malick Fall propose la mise en place d’un fonds africain dédié à la recherche à l’Union africaine, parce que, pris individuellement, les pays peuvent faire face à des difficultés financières.
‘’On va déterminer des zones de recherche, à savoir l’Afrique centrale, de l’est, de l’ouest et du nord pour permettre la mobilité des enseignants et des étudiants à travers l’Afrique. C’est l’occasion également d’avoir des priorités et mettre sur pied des laboratoires de biologie qui vont travailler sur certaines maladies tropicales et également sur la production de vaccin. Si on le fait, au moins l’Afrique aura sa part de contribution dans la recherche, il faut structurer tout cela. La recherche a besoin d’un financement. Elle a aussi besoin d’une véritable volonté politique, mais on a l’impression que le ministère traîne beaucoup les pieds et a d’autres objectifs que sont la rationalisation des dépenses et l’utilisation du numérique’’, détaille-t-il.
200 postes sans salaires
Outre ces quatre points de la plateforme revendicative des enseignants du supérieur, se pose la prise en charge financière de 200 postes dans les universités publiques. En effet, dans le cadre des discussions avec le ministère, les universitaires ont pu décrocher l’élargissement du corps professoral à 200 recrues reparties entre les universités publiques de Saint-Louis, Thiès, Bambey, Ziguinchor et Dakar. Et la tutelle avait décidé que les fonds destinés à la prise en charge de ces postes ne seront mis à la disposition des universités que lorsque les recrutements seront faits et que les arrêtés de recrutement lui seront notifiés.
Chose faite, mais depuis, aucun sou à l’horizon. A en croire le secrétaire général du Saes, certaines universités ont dû puiser dans leurs propres fonds pour payer les salaires des nouvelles recrues. Une situation qui n’est évidemment pas sans impact sur le fonctionnement des universités. Pour Malick Sall et ses camarades, il est temps de dire stop, surtout que l’Etat du Sénégal oppose à ces questions un mutisme incompréhensible.
‘’Nous avons été très patients, car nous avons vu comment le pays se démerdait pour faire face à la pandémie, nous n’avons pas voulu mettre la pression à l’Etat et donc nous avons mis en veilleuse toutes nos revendications, mais, on ne peut pas continuer à attendre. Les collègues se sont décarcassés, nous sommes en train de tout faire pour finir l’année 2019-2020. Ces efforts doivent au moins être récompensés, surtout que l’essentiel de nos revendications ne tournent pas autour de l’argent, mais autour de textes réglementaires. Le démarrage de l’année 2020-2021 va être conditionné par le règlement de ces questions. Si elles ne sont réglées, il est évident que nous sommes partis pour de graves perturbations dans le secteur de l’enseignement supérieur dont l’Etat est le seul responsable’’, tranche M. Fall.
En Afrique de l’ouest, seuls le Maroc et le Sénégal ont pu sortir leur épingle du jeu quant au sauvetage de l’année universitaire 2020-2021.
Des questions sans réponses dans le transport et la santé
De leur côté, les enseignants du moyen secondaire réclament le paiement intégral des indemnités relatives aux examens du baccalauréat, du Brevet de fin d’études moyennes et des examens professionnels. Plusieurs grèves et débrayages ont été observés par le G7, le Syndicat autonome des enseignants du moyen secondaire et le Cadre unitaire des enseignants du moyen secondaire. Un scénario qui ne risque pas disparaître en 2021, si rien n’est fait.
A ce tableau trouble, s’ajoute le ras-le-bol des agents de santé des collectivités territoriales. Avec ces derniers, le mois de janvier s’annonce mouvementé. Ils demandent à la tutelle où sont passés les 75 milliards de francs CFA prévus pour la ‘’prime Covid-19’’. Dans un contexte marqué par une hausse des cas positifs, sans compter les décès en cascade, il est clair que leur arrêt de travail risque paralyser la prise en charge des malades.
On se croirait arrivé à un carrefour au sein duquel chacune des parties actrices de ce climat social décide d’en découdre avec l’Etat du Sénégal. Démontrant ainsi la véracité de ce célèbre proverbe : ‘’la patience a des limites’’. Après un temps de latence, une baisse de garde observée par ces maillons essentiels du dispositif social en raison de la crise sanitaire, place aux hostilités.
Et dans ce sillage, les transporteurs ne sont pas en reste. En grève depuis le 25 décembre, leur rencontre avec la tutelle, lundi 28 décembre, n’a pas donné lieu à un consensus. Au contraire, ils sont déterminés à ne plus tomber dans les multiples pièges de l’Etat. Selon le porte-parole de l’Intersyndicale des transports routiers, ‘’ce n’est ni la première, ni la deuxième, encore moins la troisième fois que le ministère des Transports fait ce genre de promesses. Ce sont les mêmes discours, rien n’est sorti de cette rencontre’’.
Gora Khouma affirme que les acteurs comptent maintenir le mot d’ordre de grève jusqu’à la satisfaction de leurs revendications. Les routiers s’insurgent contre les tracasseries routières engendrées par les forces de l’ordre (police, douane) et les irrégularités dans le secteur du transport tel que le coût payé à l’Afrique de pesage S.A (2000 F CFA). Les transporteurs demandent la réduction des postes de contrôle. Il est évident que l’argument de la Covid-19, plusieurs fois brandi par le gouvernement, pour éviter certains dossiers, ne saurait faire effet en 2021.
Il s’y ajoute les licenciements abusifs notés dans ce contexte de pandémie, qui ont fait, récemment, sortir de ses gonds la Coalition des centrales syndicales du Sénégal. Qui n’exclut pas de se faire entendre. « La Coalition compte mettre en œuvre un plan d’action articulé autour des éléments suivants à savoir : l’organisation d’une marche nationale en guise de riposte contre les multiples agressions dont sont victimes les travailleurs et la transmission d’une plateforme revendicative minimale auprès de l’autorité administrative, et un dépôt de préavis de grève générale pour le règlement global de toutes ces questions soulevées», a déclaré Elimane Diouf, secrétaire général de la Confédération des syndicats autonomes (Csa), il y a quelques jours.