Le défaut d’employabilité, cette excuse trop facile des gouvernants

Archives
A l’occasion de la sortie de la promotion Amsatou Sow Sidibé, le professeur Abdou Wakhab Ndiaye a mis à nu les limites du concept d’employabilité créé comme pour justifier le chômage massif des jeunes diplômés sénégalais.
‘’Il y a une inadéquation entre la formation des universités et les emplois’’. Ceci est devenu une lapalissade, la phrase que brandissent, inlassablement et vaguement les politiciens ainsi que leurs apprentis pour masquer ce que certains considèrent comme étant leur échec en matière de politique d’insertion des jeunes. Comme si des emplois que les jeunes diplômés sénégalais ne peuvent pas occuper existaient à gogo dans le pays.
Ainsi caricaturait l’éminent économiste Ndongo Samba Sylla. Dans une interview accordée à ‘’EnQuête’’, il disait : ‘’En fait, l’employabilité est un concept qui n’explique rien du tout. Je le dis avec assurance, parce qu’il y a 21 ans, j’ai fait un mémoire sur ce concept. C’est à cette époque que le concept est apparu et il était utilisé par l’Union européenne, qui avait lancé la Stratégie européenne pour l’emploi.’’
Et d’ajouter : ‘’Dans l’imaginaire des politiciens, on dit que ces jeunes n’ont pas de diplômes, donc ils ne peuvent pas avoir des emplois. C’est comme s’il y avait un stock d’emplois disponibles et que les gens ne peuvent pas les occuper, parce qu’ils n’ont pas les qualifications nécessaires.’’
Comme s’ils s’étaient passaient le mot, il y a de plus en plus des universitaires qui remettent totalement en cause toute cette rhétorique ayant pour finalité de mettre tout l’échec des politiques d’emplois sur le dos de l’université et de sa formation qui serait inappropriée. Il en est ainsi depuis des années. Et l’Etat, qui semble l’admettre, continue d’injecter des milliards dans cette même formation qu’elle juge inapte à permettre aux jeunes de trouver de l’emploi et de s’accomplir.
Sous ce rapport, cet exposé brillant du Pr. Abdou Wakhab Ndiaye, agrégé en droit privé, a tout son sens. S’adressant aux 300 sortants de la faculté des Sciences juridiques et politiques samedi, il leur dit sur un ton empreint à la fois de tendresse et de solennité : ‘’SVP, ne prêtez pas le flanc. Soyez fiers de vous. Réussir à la faculté de Droit n’est pas donné à n’importe qui. Et qui peut le plus peut le moins.’’
Réagissant à ce concert de réquisitoires contre les formations données dans les universités sénégalaises, il rétorque par un langage juridique plein d’ironie : ‘’Permettez-moi cette note dissonante dans cette symphonie qui semble être érigée en hymne. Chers diplômés, vous êtes, aujourd’hui, au banc des accusés du tribunal de l’employabilité. J’ai envie de demander pour quelle faute ? Etes-vous responsables du fait d’autrui ? En d’autres termes, êtes-vous responsables de la faute de celui qui a défini votre formation ? Il parait que vous n’êtes pas opérationnels. Il parait que votre formation n’est pas opérationnelle au marché de l’emploi. Dommage que vous soyez victimes d’une erreur manifeste d’appréciation…’’
Prenant exemple sur les diplômés de la faculté des Sciences juridiques et politiques, il a tenté de démonter, pièce par pièce, l’accusation. Le droit, signale-t-il au passage, ce n’est pas la médecine, encore moins l’informatique, les sciences de la terre ou le journalisme. ‘’Il est d’abord théorique, souvent théorique, avant d’être pratique. N’avez-vous pas les mêmes diplômes que nos magistrats, nos avocats, nos notaires, nos huissiers, nos policiers et nos gendarmes ? Mais si on ne vous donne pas votre chance, comment vous allez faire pour avoir la main ?’’, s’indigne le spécialiste.
Sur l’accusation selon laquelle la formation est trop générale, il liste les multiples spécialités données dans les Facs, allant des marchés publics au droit de la famille, des successions, en passant par l’Administration publique, les relations internationales… Aussi, interpelle-t-il une kyrielle de questions aux détracteurs de l’université.
Il ressort de son exposé des paradoxes effarants propres au Sénégal. ‘’Un pays qui a opté pour la décentralisation’’ et qui ‘’compte beaucoup de spécialistes en la matière au chômage’’ ; ‘’un pays qui a choisi le budget programme et qui décourage autant de diplômés en Finances publiques’’ ; un pays qui érige la bonne gouvernance en religion d’Etat’’ et qui ‘’laisse en rade ses spécialistes en marchés publics’’ ; il y a également ‘’le paradoxe entre le besoin d’accompagnement des parlementaires et le chômage endémique des jeunes’’. Voilà, entre autres maux du système mis à nu par le Pr. Ndiaye.
Il enfonce : ‘’Mesdames et messieurs, savez-vous que, quelle que soit la forme de célébration du mariage, le divorce ne peut être prononcé que par le juge ? Si le divorce n’est pas prononcé par le juge et que la femme se remarie, elle peut être poursuivie pour bigamie. Pourtant, parmi ces diplômés, il y en a beaucoup pour qui le droit de la famille n’a aucun secret ; le droit des successions de droit musulman ou de droit commun n’a aucun secret. Et on dit que les formations sont trop généralistes, on n’a pas besoin d’eux…’’
Après cette envolée pour déconstruire tout ce qui a été dit à propos de l’employabilité des jeunes diplômés, notamment de la Fac de Droit, Wakhab s’est beaucoup appesanti sur les opportunités qui s’offrent à ces étudiants et sur la nécessité pour ces derniers de se battre pour pouvoir les saisir. ‘’L’après Master, leur dit-il, c’est la magistrature, le barreau, le notariat, la police, la gendarmerie… Mais pas seulement. C’est aussi être responsable juridique dans une entreprise, être conseil juridique dans vos spécialités, être un expert avec la loi de 2017 portant création de l’Ordre national des experts du Sénégal régissant entre autres : l’expertise fiscale, l’expertise commerciale, l’expertise maritime ou l’expertise immobilière…’’.
Aussi, souligne l’agrégé en droit privé pour qui la formation des étudiants en droit n’est pas un problème, mais une solution aux problèmes, les sortants de la FSJP doivent être plus offensifs et réactifs pour rendre effectives certaines dispositions comme celles relatives au contenu local. Il insiste : ‘’Au gré de la loi relative au contenu local dans le secteur des hydrocarbures, sous le contrôle du Comité national de suivi du contenu local, les contractants, les sous-traitants, les prestataires de services qui emploient en priorité du personnel sénégalais lorsque celui-ci dispose des compétences requises. Avec ce nouvel ordre public économique du Sénégal qui a pris sa source dans le domaine des hydrocarbures, l’Etat, de par ses textes, pose la préférence nationale. De grâce, il faut sauter sur l’occasion pour forcer à l’effectivité de la norme et pour avoir du travail.’’
PROFIL AMSATOU SOW SIDIBE Ode à la grande royale !
Elève devenu collègue, le professeur Abdou Wakhab Ndiaye est revenu sur son parcours qui force l’admiration, impose le respect de toute la communauté universitaire, particulièrement chez les spécialistes du droit. Quelques exemples : le professeur reste la première femme sénégalaise agrégée en sciences juridiques et politiques (1993) ; la première vice-présidente de la Fédération des juristes africaines la même année. Lauréate de l’université de Paris II pour sa thèse publiée à la très prestigieuse librairie LGDJ de France, elle a également été membre de l’Observatoire national des élections du Sénégal de 1998 à 2000. Last but not least, professeur Amsatou Sow Sidibé s’est hissée au pinacle en 2005, en devenant première femme du jury d’agrégation du Cames… Depuis lors, il n’y en a pas eu d’autres. Wakhab de marquer une pause pour expliquer ce que cela veut dire. ‘’Pour ceux qui ne le savent pas, souligne-t-il, l’agrégation, ce n’est pas une affaire sénégalo-sénégalaise. C’est une affaire de tous les pays africains ayant le français en commun. N’y sont pas convoqués n’importe qui. Y sont convoqués les docteurs en droit, qui sont évalués non par des agrégés, mais par des professeurs titulaires de nos pays respectifs. Elle en était non seulement membre, mais présidente. Et depuis lors, il n’y a pas encore de dame présidente au concours d’agrégation…’’. Auteure de plusieurs publications dont une thèse publiée dans la prestigieuse librairie française LGDJ, portant sur ‘’Le pluralisme juridique en Afrique : l’exemple du droit successoral sénégalais’’, bréviaire de beaucoup d’agrégatifs, le professeur Amsatou Sow Sidibé est une référence dans son domaine. Parmi ses publications, il faut noter, avec le Pr. Ndiaye, ‘’L’excuse de provocation dans l’homicide entre conjoints en droit sénégalais’’ ; ‘’Le concubinage au Sénégal et en Afrique francophone’’ ; ‘’L’adoption au Sénégal et en Afrique francophone’’ ; ‘’La douleur et le droit : cas des mutilations pratiquées sur les femmes au Sénégal…’’ Entre autres publications. Sans oublier ‘’L’introduction à l’étude du droit’’, ouvrage incontournable, selon lui, pour tout enseignant-chercheur. Mais au-delà des diplômes et des reconnaissances, Mme Sidibé séduit par sa passion, son amour pour le droit et l’enseignement. Aujourd’hui à la retraite, elle souffrirait, selon Wakhab, de ne pouvoir regagner l’amphithéâtre, son amphithéâtre. Son élève devenu collègue témoigne : ‘’L’amphithéâtre, c’est son affaire. Dans une élégance qui n’a d’égale que son éloquence, elle le domine. Par une pédagogie de l’image, elle sait rendre digeste le complexe. Elle a cette aptitude à rendre accessible ce que le langage parfois ésotérique du droit rend rébarbatif.’’ Madame Sidibé, rappelle-t-il, c’est la voix radiophonique avec beaucoup de modulation, la technique d’exprimer la ponctuation, l’art de subjuguer son auditoire. Et d’enchainer : ‘’Elle sait se mettre à la place de l’étudiant pour adapter le rythme des phrases et la durée des pauses. Avec elle, c’est l’amphithéâtre bondé, avec des étudiants à même le sol, d’autres devant l’estrade, parfois debout, écoutant de l’oreille depuis le couloir… Madame Sidibé a le désir de transmettre la passion de l’enseignement et du droit. Je sais que vous souffrez par la retraite, parce que vous avez envie de retourner à l’amphithéâtre’’, lui lance-t-il sous les applaudissements d’un public massif, dans cette grande salle du Grand Théâtre Doudou Ndiaye Coumba Rose pleine à craquer. Aussi, pense-t-il, c’est à juste titre que la ‘’Peule-Léboue’’, née à Dakar de parents originaires du Fouta, du Macina, de Thiès où est née sa mère, que ses condisciples dont Pr. Demba Sy, Pr. Babacar Guèye l’appellent : ‘’La Grande Royale’’. |
MOR AMAR