Quand la bande dessinée dessine l’avenir culturel du Sénégal

À Dakar, la troisième édition du festival Attaaya BD célèbre les talents africains, l’innovation artistique et la richesse des récits qui façonnent le continent.
Du 4 au 6 juin 2026, Dakar a vibré au rythme des crayons et des imaginaires africains à l'occasion de la troisième édition du Festival Attaaya BD. Organisé dans les locaux de Wallonie-Bruxelles à Mermoz, cet événement devenu incontournable dans le paysage culturel sénégalais, a réuni artistes, éditeurs, passionnés du neuvième art et grand public autour d'une même ambition : faire rayonner la bande dessinée africaine et révéler tout son potentiel dans les Industries Culturelles et Créatives (ICC).
Entre expositions, ateliers, conférences, démonstrations en direct et rencontres professionnelles, le festival a offert une programmation riche et accessible à tous les publics. Cette troisième édition s'est distinguée par son caractère hybride et son ouverture sur les enjeux contemporains de la création. Parmi les temps forts figurait le Concours International de Personnages Afro-héroïques (CIPA 2026), qui a permis aux participants de concevoir en direct de nouveaux héros inspirés des réalités africaines.
Au cœur de cette édition, l'exposition « Sénégal en BD » a constitué l'une des attractions majeures du festival. À travers des œuvres originales, les visiteurs ont parcouru les paysages, les traditions et les réalités sociales du pays sous le regard des auteurs de bande dessinée. Pour Geleem Sarr, directeur du festival, cette exposition traduit parfaitement l'esprit de l'événement. « Nous présentons une exposition sur le Sénégal en BD où l'on peut voyager à travers le pays grâce à la bande dessinée. On y retrouve la Casamance, le Saloum, Saint-Louis et bien d'autres territoires », explique-t-il. Selon lui, le festival poursuit une mission essentielle : rendre visible un secteur culturel encore trop peu valorisé.
« La bande dessinée est souvent le parent pauvre de la culture au Sénégal alors qu'elle constitue le neuvième art. Nous voulons montrer que ce secteur existe, qu'il est dynamique et qu'il mérite toute sa place dans le paysage culturel national », souligne-t-il. Le choix du nom Attaaya BD n'est d'ailleurs pas anodin. « L'Attaaya est un moment où l'on prend le temps, où l'on savoure et où l'on partage. Pour nous, la bande dessinée représente exactement cela : un moment de découverte, d'échange et de voyage à travers les histoires », affirme-t-il.
Une plateforme pour les jeunes talents
Au-delà de la célébration artistique, le festival s'inscrit dans une démarche de formation et d'accompagnement des jeunes créateurs. Depuis plusieurs années, les organisateurs multiplient les résidences artistiques et les ateliers de formation dans différentes régions du Sénégal. Cette année, une délégation de cinq artistes venus de Saint-Louis a participé au festival grâce à un programme de résidence mené dans le nord du pays.
Pour Geleem Sarr, l'avenir de la bande dessinée sénégalaise passe nécessairement par la décentralisation. « Il faut sortir de Dakar et aller à la rencontre des populations. Nous travaillons déjà à Saint-Louis, Richard-Toll, Dagana et Louga. Nous souhaitons demain développer des résidences à Ziguinchor, Kaolack et dans d'autres régions afin de permettre aux jeunes talents d'émerger partout au Sénégal », explique-t-il.
Parmi les figures marquantes de cette édition figurait Barly Baruti, l'un des plus grands auteurs africains de bande dessinée. Dessinateur belgo-congolais originaire de Kinshasa, il a honoré le festival de sa présence et partagé son expérience avec les visiteurs. Reconnu comme l'un des pionniers de la bande dessinée professionnelle en Afrique, il est venu défendre une vision ambitieuse : faire de Kinshasa la capitale africaine de la bande dessinée. « Nous voulons propulser Kinshasa comme capitale africaine de la bande dessinée, à l'instar de Ouagadougou pour le cinéma ou de Bamako pour la photographie », déclare-t-il.
L'auteur a présenté au public son tout premier album, réalisé il y a près de quarante ans lors de son passage au célèbre Studio Hergé. « Cet album est considéré comme le premier album africain réalisé selon les standards professionnels internationaux. Je tenais à le montrer ici pour rappeler que l'Afrique possède une longue histoire dans le domaine de la bande dessinée », souligne-t-il.
Autre voix marquante du festival, celle de Nour Diop, artiste sénégalaise installée à Saint-Louis depuis trois ans. Inspirée par son immersion dans le quartier de pêcheurs de Santhiaba, elle a créé la série « Anta », une bande dessinée en deux tomes qui met en scène des thématiques liées au patrimoine, à l'environnement et à l'identité culturelle. « Nous avons vécu deux ans à Santhiaba et cette expérience m'a profondément inspirée. Cela a donné naissance au projet Anta, une histoire qui parle du fleuve, de Maam Kumba Bang et de la protection de la nature », explique-t-elle.
Cependant, l'artiste attire également l'attention sur les difficultés auxquelles fait face le secteur. « Aujourd'hui, produire une bande dessinée en couleur coûte parfois moins cher à l'étranger qu'au Sénégal. C'est un défi majeur pour toute la chaîne du livre », regrette-t-elle. Son souhait demeure néanmoins intact : voir ses ouvrages accessibles au plus grand nombre. « Mon rêve est de pouvoir rééditer ces livres au Sénégal dans un format plus simple et plus abordable afin qu'ils puissent réellement circuler entre les mains des lecteurs sénégalais », confie-t-elle.
FATOU BA






