Publié le 13 Jul 2026 - 13:30
LA GRANDE NUIT DU CONTE  

Quand les contes rallument la mémoire collective

 

La troisième édition de la Grande Nuit du Conte a transformé le Musée des Civilisations Noires en un immense espace de transmission où artistes, enfants et gardiens des traditions ont rappelé que le patrimoine demeure un puissant levier de civisme et de développement durable.

 

Le vendredi 10 juillet, l'esplanade extérieure du Musée des Civilisations noires (MCN) s'est métamorphosée en une vaste scène à ciel ouvert où la parole, les gestes et les traditions ont repris toute leur place. Pour sa troisième édition, la Grande Nuit du Conte a confirmé son ambition de faire du patrimoine oral un outil d'éducation citoyenne et de transmission intergénérationnelle.

Placée sous le thème « Le Patrimoine, une école vivante pour le civisme et le développement durable », cette rencontre culturelle, portée par le conteur, chercheur et fondateur de Kër Leyti, le Dr Massamba Guèye, a réuni des centaines de spectateurs venus écouter des récits qui traversent les générations et portent les valeurs fondatrices des sociétés africaines.

Cette édition marque un tournant. Après avoir longtemps été organisée comme un simple spectacle vivant, la Grande Nuit du Conte s'est installée cette année au Musée des Civilisations noires, un choix hautement symbolique qui inscrit désormais le conte au cœur du patrimoine africain. L'autre innovation majeure réside dans l'ouverture à de nouvelles formes d'expression.

Quand la parole dialogue avec le geste et l'image

Aux côtés des conteurs, le mime et les marionnettes ont enrichi la narration, offrant au public une expérience artistique où la parole dialogue avec le geste et l'image. Une création interculturelle réunissant deux artistes allemands a notamment proposé un spectacle mêlant conte, mime et marionnettes, illustrant la capacité des traditions orales à dialoguer avec d'autres cultures.

Pendant plusieurs heures, plusieurs artistes venus de différents pays africains ont fait vibrer le public. Le Burkina Faso était représenté par le célèbre conteur KPG, le Niger par Iro Maman Salifou, la Côte d'Ivoire par Thérèse Yao, tandis que le Sénégal était notamment porté par Oumy Seck, très suivie sur TikTok, ainsi que Gary et Nawwar.

Au-delà de la qualité artistique, l'événement s'est distingué par la force de son message. Pour le professeur Massamba Guèye, le développement durable ne peut être pensé uniquement à travers des concepts importés. Selon lui, les contes africains enseignaient déjà aux enfants le respect de la nature, des arbres, des animaux et de leur environnement bien avant que cette notion ne soit popularisée à l'échelle internationale.

Préservation de notre héritage culturel : le rôle des parents

Revisiter ces récits, explique-t-il, revient à redonner vie à un patrimoine éducatif toujours d'actualité. Le chercheur s'est également montré préoccupé par l'éloignement progressif des jeunes de leur héritage culturel. Il estime que les parents portent une grande responsabilité dans cette rupture lorsqu'ils cessent de raconter des contes, de transmettre des proverbes ou de valoriser les traditions au sein de la famille.

Pour lui, quelques heures passées à partager ces récits peuvent suffire à éveiller chez les enfants le goût de leur histoire et de leur identité. Le choix d'installer un écran de télévision sur le site n'était pas anodin. Il symbolise, selon lui, la possibilité de concilier modernité et patrimoine. La technologie ne doit pas remplacer les traditions, mais devenir un outil supplémentaire pour les transmettre aux nouvelles générations.

Cette troisième édition a également été marquée par la présence, pour la première fois, d'un chef traditionnel venu présider officiellement la cérémonie. Une innovation saluée par les participants, tant elle renforce le lien entre les institutions culturelles contemporaines et les autorités coutumières, gardiennes des savoirs ancestraux. Malgré le succès populaire de cette édition, le professeur Massamba Guèye n'a pas caché les difficultés financières auxquelles fait face l'organisation. Il a rappelé que l'événement repose essentiellement sur des sacrifices personnels consentis tout au long de l'année par son équipe.

Déplorant le manque d'intérêt de nombreuses entreprises pour ce type d'initiative culturelle, il affirme néanmoins vouloir poursuivre l'aventure avec le soutien du public, qu'il considère comme son principal partenaire. Son rêve dépasse largement une simple manifestation annuelle. Il souhaite voir naître, dans chaque commune du Sénégal, une Maison de l'Oralité et du Patrimoine où seraient régulièrement organisées des veillées consacrées aux contes, aux légendes et aux savoirs populaires, afin de replacer la transmission orale au cœur de la vie des communautés.

Le Burkinabè KPG a, lui aussi, livré un plaidoyer fort en faveur de la réappropriation des cultures africaines. Pour ce conteur et chef forgeron, les Grandes Nuits du Conte, organisées au Sénégal, au Burkina Faso et en Guinée, constituent aujourd'hui des espaces essentiels où se transmettent les valeurs qui permettent aux enfants de rester fiers de leur identité.

Face aux bouleversements que traverse le continent, il estime que l'Afrique doit retrouver confiance en ses savoirs, ses savoir-faire et son histoire. Héritier de la tradition des forgerons, KPG rappelle que ces métiers incarnent depuis des siècles l'innovation, la création et la transmission des connaissances. À ses yeux, valoriser ces héritages est indispensable pour reconstruire une société équilibrée et consciente de ses richesses. À mesure que la nuit avançait, les applaudissements, les chants et les éclats de rire traduisaient l'adhésion d'un public mêlant enfants, familles et passionnés de culture.

Plus qu'un simple spectacle, cette troisième Grande Nuit du Conte s'est imposée comme une véritable leçon de mémoire collective. En choisissant de faire dialoguer patrimoine, citoyenneté, environnement et création contemporaine, cette édition confirme que les traditions orales ne relèvent pas du passé. Elles demeurent un formidable outil d'éducation, de cohésion sociale et de construction de l'avenir, rappelant que les histoires racontées hier peuvent encore éclairer les générations de demain.

FATOU BA

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