Publié le 13 Apr 2026 - 13:56
BAISSE DE LA COMMANDE PUBLIQUE  

Le BTP au bord de l’implosion 

 

Avec une baisse significative de la commande publique depuis 2024, le BTP poursuit sa descente aux enfers avec des conséquences néfastes sur des pans entiers de l’économie.

 

La situation va de mal en pis dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Les initiatives se multiplient pour essayer de trouver des remèdes efficaces aux maux que traverse le secteur depuis principalement l’alternance du 24 mars 2024. Le samedi 11 avril, plusieurs acteurs s’étaient donné rendez-vous à la chambre de commerce et d’industrie de Dakar, pour sonner à nouveau la mobilisation. “Cette crise appelle une mobilisation de l’ensemble des acteurs, du plus petit artisan à la plus grande entreprise”, alerte Monsieur Allé Diouf, initiateur de ce Cadre de concertation et de réflexion collective.

La rencontre a permis aux acteurs de se parler sans filtre, d’exposer leurs difficultés et de se projeter sur les pistes de solutions. Pour illustrer l’ampleur des dégâts dans le secteur, le Comité d’initiative est revenu sur deux témoignages poignants. Par exemple, cette entreprise qui a retracé ses chiffres d’affaires respectifs pour les périodes 2023, 2024, 2025 et 2026. De 490 millions de francs CFA en 2023, son CA est passé à 350 millions en 2024, puis 170 millions en 2025, jusqu’à zéro FCFA en 2026, informe le Comité dans une note reçue à EnQuête.

La baisse drastique des chiffres d’affaires des entreprises

Mais la crise dans le BTP dépasse les seuls acteurs de la construction. C’est tout un écosystème qui est impacté et qui peine à se relever. L’organisateur donne également en exemple cette tenancière de gargote qui est revenue sur sa désillusion. “Depuis des années, elle a toujours payé son loyer, la scolarité de ses enfants… Aujourd’hui, faute de moyens, elle n’arrive plus à  payer son loyer ; elle a également du mal à  prendre en charge les études de sa fille orientée à l’université Gaston Berger, suite à l’obtention de son baccalauréat”, rapporte la source, qui estime qu’il urge de trouver des solutions à ces problèmes.

Interpellé, le président du syndicat professionnel des entreprises de BTP du Sénégal (SPEBTPS) confirme les difficultés. “Ce que je peux vous dire, c’est que c’est une crise qui frappe toutes les entreprises de BTP du pays, que ce soit les majors, les PME, les très petites entreprises, même si tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. La crise se caractérise par une baisse drastique d’activité, avec des carnets de commandes complètement dégarnis”, témoigne le patron des patrons, Oumar Ndir.

Génie civil, cimenterie, personnels : les chiffres du mal

En 2025, explique Monsieur Ndir, la baisse de chiffre d’affaires était estimée à 13% et la situation risque d’être pire pour 2026. Les mêmes tendances étaient notées en 2024. “Dans le secteur du génie civil, la baisse d’activité était estimée à environ 30 %. Le secteur du ciment a également tiré la sonnette d’alarme avec une baisse de consommation allant jusqu’à 25 %. Tout cela montre que nous sommes dans une mauvaise tendance”, a-t-il relevé.

Cela s’explique essentiellement par la baisse de la commande publique ces dernières années. “Une entreprise de BTP, par définition, se nourrit en grande partie de la commande de l’État, qui construit les routes, les ponts, les autoroutes, les universités, les lycées…. Sans cette commande, c’est tout l’écosystème qui se retrouve dans des difficultés et c’est le constat depuis quelques années.”

L’autre problème qui revient le plus souvent est relatif àla dette envers les entreprises, un problème structurel qui est antérieur à la conjoncture actuelle. Malgré les efforts du gouvernement, le problème reste intact. Les dernières estimations font état d’une dette de plus de 300 milliards, puisqu’il y a tout le temps des flux entrants. Le président du SPEBTPS précise : “Concernant l’estimation de la dette, nous avons mené il y a quelques mois un sondage auprès de six grandes entreprises sénégalaises. Cela avait révélé un montant d’environ 250 milliards de francs CFA, rien que pour ces six entreprises. En croisant ces données avec d’autres sources, il est raisonnable d’estimer la dette globale du secteur autour de 300 milliards. C’est vrai que l’État a fait des efforts, mais il y a aussi de nouvelles échéances à comptabiliser.”

De l’avis des acteurs, il est temps que l’État mette un terme à ce phénomène qui éprouve l’entreprise depuis plusieurs années. Comme cela se fait dans certains pays. “L’État doit veiller à ce que les projets qu’il lance soient pourvus en crédits suffisants. Nous savons qu’il peut y avoir quelques contraintes, mais ça doit être une exception. Dans certains pays, en Afrique même, la dette de l’État envers les entreprises de BTP est très faible ; je pense que c’est bien possible…”, plaide le patron.

L’impact de cette situation sur l’emploi est très important. On évalue jusqu’à 20% les pertes d’emplois dans le secteur. Le patronat fait état de plus de 30 000 emplois directs perdus, jusqu’à 100 000 si lon y ajoute les emplois indirects.

Un New deal pour le BTP

En ce contexte de raréfaction de la commande publique, les acteurs font également des propositions concrètes pour la relance de ce secteur. Parmi les propositions, le programme de construction de logements sociaux avec un besoin estimé à 500 000 unités d’habitation. Un programme qui pourrait permettre de mobiliser des financements importants, relancer l’activité et répondre à une demande sociale forte. “Nous avons manifesté notre intérêt, mais nous sommes toujours en attente d’une réaction officielle des autorités”, a déploré le président du SPEBTPS.

Dans le même sillage, l’organisation affiliée au Conseil national du patronat a travaillé sur ce qu’elle appelle le New Deal pour les Infrastructures, présenté la semaine dernière lors d’une table ronde. Lequel repose sur quatre piliers.

Le premier pilier consiste, selon Monsieur Ndir, à faire du secteur privé sénégalais le principal bénéficiaire de la commande publique. L’entreprise sénégalaise, à son avis, doit être au cœur de la réalisation des infrastructures, éventuellement en partenariat avec des acteurs étrangers.

Le deuxième pilier repose sur la constitution de consortiums d’entreprises forts. Ce qui permettrait aux entreprises sénégalaises de répondre à de grands projets malgré leur taille individuelle limitée. En troisième lieu, le patronat préconise le recours aux partenariats publics-privés, plutôt qu’aux marchés publics classiques. Ce qui aurait pu permettre à l’État de réduire la charge financière, surtout en ces temps de contraintes financières très lourdes.

Le quatrième et dernier pilier consiste, selon le SPEBTPS, à mobiliser les banques locales pour financer les projets, notamment la première phase (les études techniques, économiques, environnementales…). Dans la seconde phase, le financement peut être structuré avec des banques de développement sous-régionales, permettant de lever entre 2000 et 3000 milliards de francs CFA par an, a souligné Monsieur Oumar Ndir.

Pour un assainissement du secteur

Mais à entendre les acteurs, le mal du BTP est bien plus profond. Avec des entreprises peu qualifiées qui disputent des parts de marchés importantes aux vrais professionnels. Pour le coordinateur du Comité d’initiatives, l’ingénieur Allé Diouf, certaines entreprises doivent aussi se remettre en cause. “Il y a eu des malfaçons et malversations graves remettant en cause la destination d’ouvrage parfaitement identifiés. Pour ces cas, l’Etat peut prendre des dispositions en accord avec les experts de l’entreprise pour évaluer ce qui est acceptable et ce qui peut être déduit des montants dus”, a-t-il préconisé.

En revanche, en ce qui concerne les marchés pour lesquels l’Etat reconnait la dette sans réserve, il doit procéder à un apurement progressif sous forme de moratoire en accord avec l’entreprise. L’organisation demande également à ce que les procédures soient diligentées de manière transparente.  

Pour sa part, Oumar Ndir réclame un assainissement tout simplement du secteur et la fin de l’affairisme qui gangrène le secteur. “Il est nécessaire que l’État légifère et réaménage le système de classification et de qualification des entreprises du BTP. Ce système existait, mais il n’est plus appliqué correctement aujourd’hui”, constate-t-il pour le déplorer.

MOR AMAR

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