Ndeye Bigué Sène, l’énième atrocité de trop

Entre polémiques de mœurs et affaires judiciaires largement commentées dans les médias et sur les réseaux sociaux, les féminicides continuent de s’enchaîner dans une relative banalisation. La mort brutale de Ndeye Bigué Sène, à la veille du Mawlid, vient une nouvelle fois rappeler l’urgence d’une réponse à la hauteur de la violence faite aux femmes. Après les annonces et les promesses, le temps des actes semble plus que jamais venu.
Il y a les sujets qui embrasent l’espace public, ceux qui font les unes, alimentent les plateaux de télévision et enflamment les réseaux sociaux. Et puis il y a ceux qui, à force de se répéter, finissent presque par devenir familiers. Les féminicides appartiennent dangereusement à cette deuxième catégorie. Cette année encore, les affaires de mœurs et les procédures judiciaires impliquant des personnalités connues ont largement occupé l’espace médiatique. Les commentaires se multiplient, les indignations aussi. Pendant ce temps, des femmes continuent de mourir sous les coups d’hommes de leur entourage.
La mort de Ndeye Bigué Sène, retrouvée morte à Tivaouane à la veille du Mawlid, vient rappeler cette réalité brutale. La jeune fille, candidate au baccalauréat, a été tuée de plusieurs coups d’arme blanche. Un suspect a été interpellé et a reconnu les faits selon les éléments de l’enquête rapportés par la presse. Il conteste toutefois toute agression sexuelle, tandis qu’une autopsie doit permettre d’éclairer les circonstances du drame.
Son décès n’est pas un cas isolé. Depuis le début de l’année, plusieurs féminicides ont été documentés au Sénégal. Les décomptes disponibles ne concordent pas exactement, notamment en raison des critères retenus et du fait qu’ils reposent largement sur les cas médiatisés. En mars, au moins sept cas étaient recensés depuis janvier. En juillet, des organisations et médias faisaient état de huit à neuf cas. La mort de Ndeye Bigué Sène est depuis présentée par plusieurs acteurs féministes comme un nouveau féminicide médiatisé.
Cette répétition devrait suffire à provoquer autre chose qu’une indignation de circonstance. À la fin de l’année 2025, les organisations féministes avaient déjà placé la reconnaissance juridique du féminicide et la prévention des violences faites aux femmes au cœur de leurs revendications. Le président Bassirou Diomaye Faye avait lui-même employé publiquement le terme de « féminicide » dans son discours du 31 décembre 2025, après plusieurs meurtres de femmes survenus en décembre.
Mais depuis, la question demeure : qu’est-ce qui a réellement changé ? Des manifestations ont eu lieu. Des alertes ont été lancées. Des propositions ont été formulées. En juillet encore, des féministes manifestaient à Dakar pour demander des mesures urgentes face aux féminicides. Et pourtant, une nouvelle jeune femme vient de perdre la vie.
De l’indignation au prochain drame
Il y a peut-être là un problème plus profond que celui de la seule réponse judiciaire : notre manière de regarder ces morts. Certaines affaires saturent l’espace public parce qu’elles impliquent des personnalités connues, touchent à des sujets qui déclenchent immédiatement les passions ou alimentent les affrontements sur les réseaux sociaux. Les féminicides, eux, risquent de rester enfermés dans la rubrique des faits divers, malgré leur répétition.
C’est une forme de banalisation particulièrement dangereuse. À chaque nouveau meurtre, le même scénario semble se reproduire. Le choc. Les images. Les témoignages. Les appels à la justice. Les condamnations. Puis le silence revient progressivement, jusqu’au drame suivant. Le cas de Bineta Camara, tuée en 2019, avait profondément marqué le Sénégal. Depuis, d’autres femmes ont été tuées dans des circonstances tout aussi tragiques. En juillet dernier encore, la mort d’une fillette de deux ans, retrouvée assassinée dans le quartier de Médina Thiélol, dans le département de Kanel, avait suscité une vive émotion et relancé les interrogations sur la protection des femmes et des enfants.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment punir après le crime. Elle est aussi de savoir comment empêcher que le crime survienne. Les appels au rétablissement de la peine de mort, régulièrement relancés après des meurtres particulièrement atroces, traduisent une colère compréhensible. Mais ils ne peuvent tenir lieu, à eux seuls, de politique de prévention. La protection des victimes potentielles, la prise en charge des violences en amont, les mécanismes d’alerte et l’effectivité de la justice constituent également des réponses indispensables. Car lorsqu’une femme meurt, il est déjà trop tard.
Le Sénégal ne manque ni de discours ni d’indignation. Ce qui est désormais attendu, ce sont des actes capables de faire reculer durablement les violences faites aux femmes. Sinon, une nouvelle fois, les médias raconteront le drame, les réseaux sociaux s’enflammeront, les responsables condamneront, les citoyens s’indigneront. Puis viendra le silence. Jusqu’au prochain féminicide.
Mamadou Diop






