Publié le 25 Aug 2026 - 17:01
RAPPORTS POLITIQUE/RELIGIEUX AU SÉNÉGAL

La pertinence d’institutionnaliser le culte ?

 

Au Sénégal, la religion ne relève plus seulement de la sphère privée : elle participe à la cohésion sociale, à la médiation des crises, à l’éducation et, parfois, à la régulation politique. Pourtant, les rapports entre l’État et les communautés religieuses restent largement fondés sur des pratiques informelles. Dès lors, l’institutionnalisation du culte peut-elle permettre de sortir du clientélisme sans remettre en cause la laïcité ? La question n’est peut-être plus de savoir s’il faut institutionnaliser les rapports entre l’État et les religions, mais comment le faire sans institutionnaliser la religion elle-même.

 

Il faut d’abord se débarrasser d’une idée reçue : institutionnaliser les rapports entre l’État et les communautés religieuses ne signifie pas nécessairement faire de la religion une affaire d’État. Plusieurs pays africains ont déjà fait le choix de créer des structures publiques chargées des Affaires religieuses.

Le Mali dispose d’un ministère des Affaires religieuses, du Culte et des Coutumes ; la Guinée d’un Secrétariat général aux Affaires religieuses ; la Côte d’Ivoire dispose d’une administration spécifiquement chargée des cultes. Le Maroc a poussé beaucoup plus loin cette institutionnalisation à travers le Conseil supérieur des Oulémas et la fonction d’Amir Al-Mouminine.

Mais le Sénégal dispose déjà, lui aussi, d’un embryon d’institutionnalisation. La création, en avril 2024, de la Direction des Affaires religieuses et de l’Insertion des diplômés en langue arabe a constitué un premier pas. Le directeur, Djim Dramé, ne s’en cache d’ailleurs pas. Il explique que l’objectif est précisément de « formaliser les rapports entre l’État et les religions » et de travailler à la paix, à l’harmonie et au vivre-ensemble. Le débat porte donc moins aujourd’hui sur l’opportunité d’avoir une administration du fait religieux que sur le degré d’institutionnalisation que le Sénégal veut lui donner.

L’islamologue Abdoul Aziz Kébé considère ainsi la transformation annoncée de la Direction des Affaires religieuses en Délégation générale comme une « évolution positive » et une « élévation institutionnelle ». Son argument est particulièrement intéressant : « la religion est une ressource dans notre pays », notamment en matière de cohésion sociale et d’appropriation des politiques publiques.

Si la religion constitue déjà une ressource sociale, culturelle et même politique pour le Sénégal, pourquoi continuer à gérer ses rapports avec l’État essentiellement à travers des relations personnelles, des visites de courtoisie, des délégations ponctuelles et des arrangements circonstanciels ? C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la proposition portée par Ousmane Sonko.

Celui-ci défend une véritable institutionnalisation des rapports entre l’État et les communautés religieuses, articulée autour de plusieurs propositions : création d’un budget du culte, transformation de la Délégation aux Affaires religieuses en secrétariat d’État ou en ministère de plein exercice, reconnaissance officielle de certaines facilités accordées aux guides religieux et encadrement des fonds spéciaux par une commission de personnes assermentées.

Une « laïcité de collaboration entre le politique et le religieux »

La logique est claire : sortir du système des faveurs discrétionnaires pour aller vers des droits et des règles connus à l’avance. Car lorsqu’un guide religieux obtient une facilité administrative parce qu’il est proche du président de la République, il s’agit d’une faveur. Si la même facilité est encadrée par un texte, avec des conditions clairement définies et applicables à tous les guides remplissant les mêmes critères, on entre dans une logique institutionnelle. L’État ne devrait donc pas avoir pour fonction de contrôler le religieux, mais de créer un cadre permettant d’organiser ses rapports avec lui.

Le Sénégal est un État laïc. Cette réalité constitutionnelle ne peut être ni contournée ni relativisée. La Constitution affirme que la République est laïque, démocratique et sociale, qu’elle assure l’égalité des citoyens sans distinction de religion et qu’elle respecte toutes les croyances. L’institutionnalisation du culte ne peut donc pas conduire à une quelconque religion d’État.

Mais la question est de savoir si la laïcité interdit à l’État d’organiser ses rapports avec les religions. Le professeur de science politique Maurice Soudieck Dione montre justement que la laïcité sénégalaise possède une histoire particulière. Elle ne correspond pas exactement au modèle français de séparation stricte. Il parle d’une « laïcité de collaboration entre le politique et le religieux ». Ainsi, la particularité du modèle sénégalais est qu’il fonctionne selon un « accommodement pragmatique » avec les confréries et l’Église.

Toutefois, le débat ne peut pas être réduit à : « puisque la religion occupe une place importante dans la société, il faut donc créer un ministère du Culte ». Seydou Ka, journaliste-chroniqueur au quotidien Le Soleil, met justement en garde contre le risque de transformer la laïcité en une forme de contrôle administratif du religieux. Il évoque ainsi la crainte d’une « bureaucratisation du sacré » et d’une dérive vers un « laïcisme » qui affaiblirait l’autonomie des guides religieux.

Cette remarque est fondamentale, car il existe une différence entre institutionnaliser les rapports avec les religions et institutionnaliser les religions elles-mêmes. Dans le premier cas, l’État crée un interlocuteur administratif. Dans le second, il commence progressivement à définir qui est légitime, qui peut parler au nom d’une communauté, quelles activités doivent être autorisées, comment les lieux de culte doivent fonctionner et quels responsables religieux peuvent bénéficier de la reconnaissance publique.

La crainte d’une « bureaucratisation du sacré »

Le fait pour l’État de vouloir organiser les religions elles-mêmes peut constituer un risque évident et aboutir à un changement de nature. Le chercheur Bakary Sambe a parfaitement résumé le danger du rapport entre politique et religieux au Sénégal. Il observe que « nos leaders cherchent dans le religieux une légitimité qu’ils n’ont pas dans le politique ». Le danger de l’institutionnalisation serait précisément de transformer une relation déjà marquée par le clientélisme en une relation bureaucratisée de clientélisme. Au lieu que le politique aille chercher ponctuellement la bénédiction du religieux, on pourrait voir apparaître des mécanismes permanents de distribution de ressources publiques.

C’est parce que ces risques existent que l’institutionnalisation me paraît nécessaire. Aujourd’hui, une partie importante des rapports entre l’État et les autorités religieuses est personnalisée. Un président entretient une relation particulière avec tel khalife. Un ministre est proche de telle famille religieuse. Une collectivité obtient plus facilement certains investissements en raison de son poids religieux.

Un événement bénéficie d’un accompagnement particulier parce qu’il constitue un rendez-vous religieux majeur. Dès lors, la question se pose : vaut-il mieux laisser ces pratiques dans l’informel ou les soumettre à des règles publiques ? À mon sens, il vaut mieux les institutionnaliser. Mais avec une précision importante : il ne faut pas institutionnaliser la foi ; il faut institutionnaliser les rapports de l’État avec le fait religieux.

C’est également ce que semble défendre Djim Dramé lorsqu’il affirme que la Direction des Affaires religieuses a pour vocation d’écouter « toutes les sensibilités religieuses » et de formaliser les rapports entre l’État et les religions. Le Conseil national du laïcat s’est d’ailleurs montré favorable à cette démarche, considérant que la Direction pourrait devenir une interface efficace entre l’Église et l’État. Son président, Philippe Abraham Tine, a toutefois insisté sur la nécessité d’expliquer clairement le rôle de cette structure afin d’éviter les malentendus. Cette dimension interconfessionnelle est fondamentale.

Le Sénégal est une société massivement croyante. Les musulmans y sont très largement majoritaires, tandis que les communautés chrétiennes disposent d’une implantation historique et sociale considérable. Cette réalité sociohistorique mérite une réponse institutionnelle. Si l’État accompagne les citoyens dans l’éducation, la santé, la culture ou le sport, pourquoi devrait-il considérer le fait religieux comme une réalité qu’il ne peut jamais prendre en compte institutionnellement ?

Une politique publique du fait religieux

L’État peut accompagner les pèlerinages, contribuer à la sécurisation des grands événements religieux, soutenir la formation, participer à la rénovation de certains lieux de culte ou encore accompagner les établissements religieux, à condition que les règles soient transparentes et que les mêmes principes d’équité soient appliqués. L’islamologue Abdoul Aziz Kébé insiste justement sur l’objectif d’accompagner les communautés « musulmanes, chrétiennes et des religions traditionnelles » dans l’exercice de leur culte et leur développement. Au fond, la proposition d’Ousmane Sonko ouvre un débat beaucoup plus important qu’une simple question administrative.

Elle oblige le Sénégal à réfléchir à son propre modèle de laïcité. Seydou Ka nous rappelle le risque de la bureaucratisation du sacré. Étienne Smith nous invite à penser l’« équidistance proportionnelle ». Seydi Diamil Niane insiste sur la nécessité d’une institutionnalisation des rapports entre pouvoirs publics et autorités religieuses. Maurice Soudieck Dione démontre une collaboration particulière entre le politique et le religieux.

Les expériences de la Côte d’Ivoire, du Mali, de la Guinée, du Niger ou encore du Burkina Faso montrent, chacune à leur manière, qu’il existe plusieurs façons d’organiser ces rapports. Sonko, lui, pose une autre question : pourquoi continuer à gérer par la faveur ce qui pourrait être organisé par le droit ? C’est là que se trouve le véritable intérêt de sa proposition. À condition toutefois de ne pas commettre une erreur fondamentale : institutionnaliser le culte ne doit pas signifier étatiser la religion. L’État doit rester laïc. Les religions doivent rester autonomes. Et les citoyens doivent pouvoir pratiquer leur foi librement.

Ainsi, je ne défendrais pas nécessairement un « ministère de la Religion », qui pourrait donner le sentiment que l’État devient gestionnaire du spirituel. Je défendrais plutôt une institution républicaine chargée d’organiser, de manière transparente et équitable, les rapports entre l’État et les cultes. Car le Sénégal ne peut pas faire comme si la religion n’existait pas.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut institutionnaliser le fait religieux, mais comment l’institutionnaliser sans perdre ce qui fait la singularité de la laïcité sénégalaise. Et à mon sens, la bonne réponse tient en une formule : ne pas institutionnaliser la foi. Institutionnaliser les rapports avec la foi. C’est la seule voie permettant de concilier laïcité républicaine, liberté religieuse, équité confessionnelle et autonomie des communautés religieuses.

Khaly Sarr

Section: