Publié le 18 May 2026 - 14:14
LOI ANTI-HOMOSEXUALITÉ

Une trentaine de personnalités africaines demandent un moratoire au président Faye

 

De Doudou Diène à Alice Nkom, des intellectuels et responsables politiques d’origine africaine interpellent le chef de l’État dans une tribune publiée par Libération. Une initiative qui se heurte à un consensus social sénégalais hostile à l’homosexualité et à une promesse de campagne du tandem Faye-Sonko.

 

Une lettre ouverte publiée ce dimanche 17 mai 2026 sur le site du quotidien français Libération vient frapper à la porte du Palais de la République. Sous le titre « Lettre ouverte au président du Sénégal : ce climat de haine et de violence contre les homosexuels est en contradiction avec le panafricanisme de gauche », le texte, paru dans la rubrique « Idées et débats », est signé par une trentaine de personnalités d’origine africaine.

Parmi elles : le diplomate sénégalais Doudou Diène, ancien rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme ; l’avocate camerounaise Alice Nkom, 81 ans, fondatrice de l’Association pour la défense des droits des homosexuels (ADEFHO) et figure historique du combat juridique contre les lois homophobes africaines ; l’essayiste Matthieu Niango ; le cinéaste Jean-Claude Barny ; le journaliste et entraîneur de football Brahim Naït-Balk. À leurs côtés, des parlementaires des outre-mer français - Victorin Lurel (sénateur de Guadeloupe), Marcellin Nadeau (député de Martinique), Olivier Serva (député de Guadeloupe) - et le président de SOS Racisme, Dominique Sopo.

« Un climat de peur, de haine et de violence »

Le texte décrit une situation qui s’est aggravée depuis la promulgation, le 30 mars 2026, de la loi durcissant la répression de l’homosexualité. « Un jeune homme, perçu comme homosexuel - à tort ou à raison -, a été poignardé en pleine rue », écrivent les signataires, tandis que d’autres « sont battus, emprisonnés, ou rejetés par leur famille et leur communauté ».

Les signataires alertent également sur les conséquences sanitaires : « Dans le même temps, des personnes vivant avec le VIH, y compris hétérosexuelles, n’osent plus se rendre dans les centres de santé pour se faire dépister ou soigner », et les « associations qui accompagnaient les personnes les plus exposées ne peuvent plus le faire ». Une préoccupation que des agents de santé sénégalais, déjà cités par Reuters au lendemain du vote de la loi, avaient eux-mêmes formulée.

Plutôt que de mobiliser le registre des droits humains internationaux - déjà épuisé par les communiqués de la FIDH, de Human Rights Watch ou du Haut-Commissariat des Nations unies -, les signataires choisissent l’angle panafricain. « Ce climat de haine et de violence contre les homosexuels est en contradiction avec le panafricanisme de gauche » revendiqué par Bassirou Diomaye Faye lors de son élection, écrivent-ils.

Ils réfutent également l’idée d’une homosexualité étrangère à l’Afrique : « Certains affirment que l’homosexualité serait étrangère à l’Afrique. Cette idée ne résiste pas à l’analyse. Tous les historiens et ethnologues africains le savent. » La tribune s’inquiète enfin de la « montée de courants fondamentalistes et violents » qui « fragilisent les sociétés et menacent l’unité africaine ». Et appelle au dialogue : « C’est par la palabre, sous le baobab ou ailleurs, que ces désaccords peuvent être discutés. »

Un consensus social qui dépasse les clivages politiques

La tribune se heurte cependant à une réalité sociologique massive : l’opinion publique sénégalaise est très largement hostile à l’homosexualité. Toutes les enquêtes d’opinion menées ces dernières années dans le pays convergent sur ce point, et le rejet traverse les générations, les classes sociales, les obédiences politiques et les confessions religieuses, dans un pays à majorité musulmane mais où les autorités catholiques partagent globalement la même position.

Cette hostilité s’adosse à un argument fréquemment formulé dans le débat public sénégalais et qui revient, sous différentes formes, dans les réactions aux interpellations occidentales. De la même manière que le bloc occidental a banni la polygamie de son cadre juridique au nom de ses propres valeurs - sans que les pays africains n’en contestent la légitimité -, les sociétés sénégalaise et plus largement ouest-africaine considèrent le rejet de l’homosexualité comme l’expression de leurs valeurs propres, religieuses, culturelles et coutumières. La symétrie est régulièrement mise en avant par les défenseurs de la loi : chaque société légifère en cohérence avec ses référents, et l’universalité revendiquée par les organisations internationales se heurte ici à un principe de souveraineté culturelle et politique.

C’est précisément ce blocage que la tribune publiée par Libération tente de contourner. En mobilisant des signataires africains et un argumentaire panafricaniste, ses auteurs cherchent à déplacer le débat hors du face-à-face « Occident contre Afrique » qui, jusqu’ici, a permis aux autorités sénégalaises de disqualifier toutes les critiques venues de l’étranger.

Une promesse de campagne assumée

Au-delà du consensus social, la tribune se heurte également à une dimension politique de premier plan : la loi du 30 mars 2026 n’est pas un texte d’opportunité, c’est l’exécution d’un engagement de campagne pris solennellement par le tandem Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko devant les électeurs.

Pendant la campagne présidentielle de 2024, le durcissement de la législation sur l’homosexualité avait été explicitement promis comme l’une des premières mesures du futur pouvoir. Ousmane Sonko en avait fait un marqueur identitaire fort, distinguant son projet de celui de l’ancien régime de Macky Sall, accusé par ses adversaires d’avoir été trop laxiste sur la question. À l’Assemblée nationale, le 11 mars 2026, le ministre de l’Intérieur Mouhamadou Bamba Cissé, qui représentait le gouvernement, a qualifié le texte de « belle loi ». Le vote massif de 135 voix pour, sans opposition, a confirmé la solidité politique du projet.

Revenir aujourd’hui sur cet engagement - y compris par la voie d’un simple moratoire - exposerait le président Faye à une double accusation : celle de céder à la pression étrangère et celle de trahir un engagement pris devant les Sénégalais. Dans un contexte politique où le tandem au pouvoir est attentif à toute fragilisation de son capital de confiance, l’hypothèse d’un recul ouvert paraît, à ce stade, politiquement coûteuse.

Une interpellation dans le contexte de l’affaire Ndiaga Seck

Cette tribune intervient au moment où la scène médiatique sénégalaise est largement occupée par un nouvel épisode du feuilleton judiciaire ouvert en février 2026. L’arrestation de Matar Ndiaga Seck, 51 ans, comptable de profession originaire de Ziguinchor et homme politique présenté comme proche du Premier ministre Sonko, a généré en quarante-huit heures un volume considérable d’articles et de spéculations.

L’intéressé aurait été mis en cause par des photos et des contenus de discussion remis aux enquêteurs par son accusateur, Ahmadou Lamine Dia, agent de la société CSE - lui-même poursuivi pour transmission volontaire du VIH. La Division des investigations criminelles l’a interpellé après un avis de recherche émis par le commissariat urbain de Linguère, dans le prolongement de l’enquête sur les 22 personnes arrêtées dans le Djoloff.

À cette procédure judiciaire s’est greffée une mécanique de rumeur sur les réseaux sociaux. Une publication virale sur Facebook a attribué au journaliste Cheikh Yérim Seck une analyse présentant l’arrestation comme un « complot politique » orchestré par Diomaye Faye pour écarter Sonko de la présidentielle de 2029. L’intéressé a publié un démenti formel, soulignant que le texte ne correspondait « ni à son niveau d’écriture, ni à sa pensée ».

Trois mois, plus de cent arrestations

Depuis l’arrestation à Keur Massar de douze personnes début février - dont l’animateur de TFM Pape Cheikh Diallo et le chanteur Djiby Dramé -, l’affaire a pris des proportions tentaculaires : 37 arrestations début mars, 45 fin mars, plus de 68 mi-avril. Selon l’association Stop Homophobie, plus d’une centaine d’arrestations auraient été signalées depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi. Un ressortissant français est également détenu depuis le 14 février dans une affaire similaire.

Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale a adopté à une écrasante majorité - 135 voix pour, 0 contre, 3 abstentions - une loi modifiant l’article 319 du Code pénal. Les peines pour « actes contre nature » sont passées de 1 à 5 ans à 5 à 10 ans de prison, les amendes ont été décuplées (jusqu’à 10 millions de francs CFA), et le texte introduit des sanctions de 3 à 7 ans pour « apologie » et de 2 à 3 ans pour les délations abusives. Promulgué le 30 mars par Bassirou Diomaye Faye, ce texte tient une promesse de campagne du tandem Faye-Sonko.

Plusieurs organisations internationales avaient appelé à ne pas promulguer le texte. La FIDH l’a qualifié de « profondément discriminatoire » et a alerté sur les « menaces sur la liberté d’expression et d’association ». Human Rights Watch a réclamé la libération des personnes arrêtées. Le Haut-Commissaire des Nations unies, Volker Türk, a estimé que la nouvelle loi « bafoue » les droits humains. L’ONUSIDA a, pour sa part, alerté sur les conséquences sanitaires pour le pays.

Un débat appelé à se prolonger

La singularité de la tribune publiée par Libération tient à l’identité de ses signataires. Elle n’émane pas d’organisations occidentales - argument fréquemment opposé aux critiques internationales - mais d’intellectuels et de responsables politiques africains, dont la figure tutélaire, Doudou Diène, est un diplomate sénégalais respecté et ancien haut fonctionnaire des Nations unies. Cette dimension panafricaine pourrait ouvrir un espace de discussion que les communiqués des ONG internationales n’ont pas réussi à créer.

La couverture sénégalaise du sujet, jusqu’ici essentiellement centrée sur les arrestations et leurs développements judiciaires, gagnerait à s’élargir au débat de fond posé par les signataires : celui de la compatibilité entre les peines aggravées prévues par la nouvelle loi et les enjeux de santé publique, de cohésion sociale et de respect des engagements internationaux du Sénégal. La demande d’un moratoire, formulée par des personnalités africaines de premier plan, mérite à ce titre une discussion sereine et argumentée.

AMADOU FALL

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