Le cinéma comme mémoire vive d’un Sénégal en lutte

Au Musée des civilisations noires de Dakar, l’avant-première du nouveau film d’Abdou Lahat Fall a transformé une soirée de projection en un puissant moment de mémoire collective, d’engagement citoyen et de réflexion politique sur le Sénégal contemporain.
Dans l’enceinte majestueuse du Musée des Civilisations Noires, les amoureux du septième art se sont réunis pour découvrir Indépendance Tey, le nouveau documentaire du réalisateur sénégalais Abdou Lahat Fall. Une avant-première spéciale organisée par Sine Films et Wawkumba Film, en partenariat avec FRAPP, la Direction de la Cinématographie et le Musée des Civilisations Noires.
Bien plus qu’une simple projection, cette soirée s’est imposée comme un moment de communion politique, artistique et générationnelle autour des bouleversements qui ont marqué le Sénégal entre 2019 et 2024. Dans une salle pleine, le public est venu découvrir un film attendu dans les milieux culturels et militants, notamment après sa sélection remarquée au festival Cinéma du Réel dans la section Front populaire.
La soirée a débuté par un showcase du rappeur Leuz Diwan G, figure emblématique d’un rap conscient et engagé. Sur scène, l’artiste a livré une prestation intense, mêlant textes politiques, rythmes urbains et messages de résistance sociale. Cette ouverture musicale donnait immédiatement le ton : Indépendance Tey n’allait pas être un simple documentaire politique, mais une immersion émotionnelle et humaine dans un Sénégal en quête de transformation.
Avec Indépendance Tey, Abdou Lahat Fall signe un retour marquant après son premier documentaire Migrants, migrer ; le retour impossible, réalisé en 2018 et récompensé dans plusieurs festivals internationaux. Cette fois-ci, le cinéaste plonge sa caméra au cœur du mouvement citoyen FRAPP afin de raconter, de l’intérieur, les espoirs, les contradictions et les fractures d’une génération engagée. Le documentaire suit principalement quatre figures militantes : Abdoulaye, Bentaleb, Guy Marius Sagna et Félix.
Convictions politiques vs réalités personnelles
Quatre trajectoires. Quatre générations. Quatre visions de l’engagement. À travers eux, le film retrace les manifestations, les mobilisations sociales, les affrontements avec le pouvoir, les arrestations, mais aussi l’espoir immense porté par une jeunesse persuadée qu’un autre Sénégal est possible. Le récit traverse les années décisives qui ont bouleversé le paysage politique sénégalais : les scandales pétroliers, les manifestations populaires, les tensions préélectorales, la répression policière, les arrestations d’opposants et, finalement, l’accession de l’opposition au pouvoir lors de l’élection présidentielle de 2024.
Le film s’intéresse avant tout à l’humain. À ce que coûte l’engagement. À ce qu’il détruit parfois. À ce qu’il révèle aussi. Dans le documentaire, Abdoulaye apparaît comme le visage d’une jeunesse idéaliste, fougueuse et profondément attachée à son pays. Pourtant, derrière les discours et les manifestations, surgit une autre réalité : celle des familles inquiètes, des études compromises et de l’avenir incertain. Sous la pression familiale, le jeune militant finit par quitter le Sénégal pour poursuivre ses études au Canada. Un départ qui résonne comme une blessure silencieuse dans le récit.
Bentaleb, lui, subit la violence directe de la répression. Arrestations, prison... son parcours illustre le vécu de nombreux militants durant les années de contestation. Quant à Guy Marius Sagna, le documentaire suit sa transformation progressive de militant radical à homme politique engagé dans les institutions. Une évolution qui soulève des interrogations sur les compromis imposés par le pouvoir et sur les limites de l’action citoyenne lorsqu’elle entre dans l’arène politique.
Enfin, Félix, ancien syndicaliste vieillissant, incarne la mémoire des luttes passées. Figure discrète mais essentielle du film, il porte dans son regard les fatigues d’une vie entière consacrée au combat social.
À travers ces personnages, le réalisateur construit une œuvre profondément humaine où les convictions politiques se confrontent constamment aux réalités personnelles. Le réalisateur a expliqué que l’histoire du film débute en 2019, au moment du scandale du contrat pétrolier qui provoqua une vague d’indignation au Sénégal. « Avec mon épouse, il y avait une caméra à la maison. On a décidé d’aller filmer une manifestation à la Place de la Nation », raconte-t-il.
C’est là qu’il découvre Abdoulaye Seck, jeune militant montant sur scène devant une foule immense. « J’étais impressionné par son courage. Je me suis demandé qui était ce jeune capable de parler ainsi devant des milliers de personnes. » Cette rencontre devient alors le point de départ d’une immersion totale au sein du mouvement FRAPP.
Pendant plusieurs années, le réalisateur fréquente le siège du mouvement, accompagne les militants sur le terrain, filme leurs réunions, leurs discussions et leurs moments de doute. Peu à peu, la caméra devient un témoin privilégié d’une période historique.
Comment filmer un mouvement sans tomber dans la propagande ?
Entre engagement militant et regard de cinéaste, la question la plus forte relevée est celle de la position même du réalisateur. Comment filmer un mouvement dont on partage les idéaux sans tomber dans la propagande ? Une interrogation à laquelle Abdou Lahat Fall répond avec lucidité. « Être militant et filmer un mouvement, ce n’est pas évident », reconnaît-il. Le cinéaste explique avoir constamment cherché une distance entre son engagement personnel et son travail artistique.
Dans le film, cette distance apparaît notamment à travers la voix off du réalisateur, parfois critique envers certains choix du mouvement ou de ses figures emblématiques. Il évoque notamment ses discussions avec Guy Marius Sagna concernant son entrée dans le champ politique électoral. Le réalisateur assume ainsi une posture singulière, celle d’un témoin impliqué mais lucide, engagé mais critique. Cette complexité donne toute sa profondeur au documentaire.
Au-delà du Sénégal, Indépendance Tey pose des questions universelles. Qu’est-ce qu’un engagement citoyen aujourd’hui ? Les mouvements populaires peuvent-ils encore transformer les sociétés ? Comment résister sans se perdre soi-même ? Quel est le prix humain de la lutte politique ? Abdou Lahat Fall cite une phrase du penseur martiniquais Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission : la mener à bien ou la trahir. » Cette citation semble traverser tout le film. Car Indépendance Tey raconte avant tout une génération sénégalaise confrontée à son propre destin historique. Une génération fatiguée des injustices. Une génération qui refuse le fatalisme. Une génération qui cherche sa propre indépendance, soixante ans après celle du pays.
Sur le plan cinématographique, le documentaire impressionne par sa sobriété. Pas d’effets spectaculaires. Pas de mise en scène artificielle. La caméra d’Abdou Lahat Fall privilégie l’observation patiente, les silences, les regards et les moments d’intimité. Les scènes de manifestations alternent avec des discussions stratégiques ou des instants de solitude. Cette approche donne au film une authenticité saisissante. Le réalisateur filme ses personnages sans héroïsation excessive. Il montre leurs contradictions, leurs hésitations, leurs failles, leurs désaccords. Et c’est précisément cette humanité qui rend le documentaire si fort. Le film apparaît dès lors comme un outil de mémoire collective, mais aussi comme une œuvre capable d’ouvrir le dialogue entre générations.
Le parcours du film témoigne déjà de son importance dans le paysage documentaire africain et international. Sélectionné au festival Cinéma du Réel, Indépendance Tey bénéficie également du soutien de plusieurs structures majeures de l’accompagnement cinématographique francophone. Le projet a notamment été accueilli en résidence à Sentoo 2022, Produire au Sud 2022 et DocA 2023, avant d’être sélectionné au Durban FilmMart 2023. Le documentaire a également bénéficié de soutiens du CNC, du FOPICA, du Fonds Image de la Francophonie, de Procirep-Angoa ou encore de la plateforme Tenk. Cette reconnaissance confirme la place croissante du documentaire sénégalais sur la scène internationale.
Cette avant-première aura finalement dépassé le cadre du cinéma. Elle s’est transformée en espace de mémoire, de dialogue et de réflexion sur le Sénégal d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Avec Indépendance Tey, Abdou Lahat Fall ne signe pas seulement un documentaire politique. Il livre le portrait sensible d’un peuple en mouvement. Un peuple qui continue, malgré les désillusions et les sacrifices, à croire qu’un autre avenir reste possible.
FATOU BA (STAGIAIRE)






