Publié le 18 May 2026 - 16:23

Requiem pour le Sahel ou le dernier voyage de Maurice Freund

 

Précurseur du tourisme solidaire, spécialiste du Sahel et proche de Thomas Sankara, le fondateur de « Point Afrique » s'est éteint le 9 mai en Ardèche. L'Humanité l'avait accompagné lors de son ultime périple au Tchad en février dernier.

C’est avec une profonde tristesse que la communauté des voyageurs, des Sahéliens et des défenseurs d’un tourisme équitable a appris le décès de Maurice Freund, survenu le samedi 9 mai 2026 en Ardèche, à l’âge de 82 ans. Figure incontournable du tourisme solidaire français, fondateur de « Point-Afrique Voyages », cet Alsacien au parcours hors norme a consacré sa vie à relier les hommes par le voyage, à désenclaver le Sahel et à faire du désert un espace de rencontre plutôt que de fracture.

Jusqu’au bout, il aura incarné un engagement farouche pour un développement par le bas, refusant les logiques du profit à court terme au bénéfice d’une coopération respectueuse avec les populations locales. Né le 15 juillet 1943 à Guebwiller, dans le Haut-Rhin, Maurice Freund grandit dans la douleur de l’absence. Fils d’un « malgré-nous » incorporé de force dans l’armée allemande et mort des suites de sa captivité au camp de Tambov, il est élevé par sa mère ouvrière des mines de potasse, placé en orphelinat puis à l’institut Don Bosco.

Turbulent, renvoyé à quatorze ans, il devient électricien tout en s’engageant très tôt comme militant syndical et bénévole. Ce terreau alsacien, marqué par la guerre et la solidarité, forge chez lui une sensibilité tiers-mondiste - mais jamais tiers-mondaine - qu’il ne reniera jamais. Dès les années 1960, avec une bande d’amis, il crée l’association « Le Point » à Mulhouse, qui devient « Point Mulhouse » puis « Point Air », l’une des premières compagnies charters françaises. Il démocratise le voyage long-courrier vers l’Inde, l’Amérique latine, les Antilles et surtout l’Afrique.

Proche de Thomas Sankara, il contribue à la création de la compagnie burkinabè Naganagani. Après la faillite de Point Air en 1987, il rebondit comme directeur général d’Air Mali (Malitas) avant de fonder, en 1995, la coopérative « Point-Afrique ». Modèle unique en son genre, celle-ci réinvestit une partie de ses bénéfices sur place, forme des guides locaux, soutient des campements villageois et relance des liaisons aériennes directes vers des destinations oubliées. Mais c’est au Mali que Maurice Freund révèle toute la profondeur de sa fine connaissance du Sahel et de l’Azawad. Dès la fin des années 1990, alors que les accords de paix d’Alger peinent à tenir, il affrète les premiers vols charters Paris-Gao. Il noue des relations de confiance avec les Touaregs, comprend les aspirations du Nord-Mali à une plus grande autonomie, mesure les fractures entre Bamako et l’Azawad. « Le tourisme peut être un vecteur de paix », répétait-il, convaincu que la rencontre directe entre voyageurs et populations sahariennes valait mieux que tous les discours. Il connaît par cœur les pistes du Tanezrouft, les campements songhaïs, les gueltas de l’Adrar des Ifoghas.

Même quand la menace djihadiste grandit, il continue d’analyser avec lucidité la géopolitique sahélienne dans ses « Lettres de Maurice Freund » publiées sur le site de « Point-Afrique » : il y dénonce les amalgames, plaide pour des négociations avec tous les acteurs, y compris Iyad Ag Ghali, actuel chef du JNIM, groupe désormais affilié à Al-Qaïda qui tente actuellement de renverser la junte militaire au pouvoir à Bamako. Lors de leurs premières rencontres, dans les années 90, Iyad Ag Ghali n'est encore qu'un leader Touareg charismatique auréolé d'une étiquette « laïque », et qui demande parfois à ses visiteurs français de lui rapporter, aux confins du désert, son whisky préféré...

Au mois de février 2013, alors que l'opération Serval décidée par François Hollande pour libérer le nord Mali des djihadistes bat son plein, il fait part de sa lucidité et de son pessimisme dans un entretien publié par Afrik.com, toujours forgé par sa connaissance intime du terrain : « Il est déjà beaucoup trop tard pour le Mali, il aurait fallu agir il y a 20 ans. En effet, il y a déjà plus de 20 ans, je rencontrais des Pakistanais et des Soudanais financés par les Saoudiens qui prêchaient le wahhabisme sous forme d'organisation humanitaire, en effectuant la construction de puits, de mosquées. Ils comblaient les carences des autorités dans le domaine social. D'où la prolifération des djihadistes ».

Son engagement dépasse le seul Mali. Il ouvre des lignes vers Agadez (Niger), Atar (Mauritanie), Faya-Largeau (Tchad) et Tamanrasset. Partout, il défend un tourisme « responsable et solidaire » qui redistribue les retombées économiques, forme les jeunes et préserve les cultures nomades. Proche de Pierre Rabhi, il développe des projets d’agroécologie, comme le campement de Gorom-Gorom au Burkina Faso ou, plus tard, à Maaden El-Irvane en Mauritanie. Administrateur du fonds de dotation Rabhi, il restera jusqu’au bout un militant de l’écologie intégrale et du dialogue interculturel.

Son dernier voyage, en février 2026, fut à l’image de sa vie : un pari audacieux dans un Sahara classé en rouge vif par le Quai d'Orsai et aujourd'hui réduit pour les touristes à peau de chagrin, du désert de l'Ennedi au Tchad au sud algérien. Accompagné entre autres par l'Humanité, il se rend donc à Amdjarass, au cœur de l’Ennedi tchadien, pour la 6e édition du Festival international des cultures sahariennes (FICSA). Le 8 février, on le voit encore, souriant, sur les dunes rouges, explorant avec la même curiosité qu’à vingt ans ce « plus beau désert du monde ». Il y défend, une fois encore, l’idée que le tourisme peut contribuer à la paix et au développement local. Ce périple, le dernier vers le grand Sud, symbolise une détermination intacte malgré l’âge, la maladie et les difficultés. Quelques jours plus tard, un malaise l’oblige à être rapatrié à Amdjarass, mais rien n’entame son enthousiasme pour l’avenir de ces destinations.

Maurice Freund laisse derrière lui une œuvre vivante : des milliers de voyageurs fidèles qui ont découvert l’Afrique autrement, des centaines d’amitiés sincères tissées au Sahel, des campements qui tournent encore grâce à des équipes locales, et une coopérative qui continue, fidèle à son esprit. Il laisse aussi une autobiographie, « Est-ce ainsi que les hommes volent ? Mémoires d’un Robin des airs » (éditions de La Martinière), préfacée par Pierre Rabhi, où il raconte sans fard ses combats, ses naïvetés et ses espoirs. Chevalier de l’Ordre national du Mali, citoyen d’honneur d’Atar, il aura été, pour beaucoup, un « fou volant » au grand cœur. Sa disparition prive le Sahel d’un ami fidèle et la France d’un visionnaire du voyage qui refusait de voir dans l’Afrique un continent perdu, et dans le Sahel un reg condamné au djihad et aux violences sectaires. Ses analyses sur le Mali et l’Azawad, sa foi en l’humanité sahélienne, resteront une référence. À sa famille et ses proches, nous adressons nos plus sincères condoléances. Le désert ne sera plus tout à fait le même sans lui.

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