Après le grand oral, les choses sérieuses

Trois heures devant les 193 États membres des Nations unies. Ce mercredi 22 avril, dans la salle du Conseil de tutelle à New York, l’ancien président sénégalais ferme la marche des quatre candidats en lice pour succéder à António Guterres. La phase publique sera bientôt derrière lui. Commencera alors la partie la plus silencieuse, et sans doute la plus décisive, de sa candidature.
Il est le dernier à passer. Avant lui, trois candidats se sont succédé dans la même salle. La Chilienne Michelle Bachelet a ouvert le bal mardi matin, portant haut l’espoir d’une femme enfin à la tête de l’ONU. L’Argentin Rafael Grossi, patron de l’AIEA, lui emboitera le pas. Mercredi, avant Macky Sall, la Costaricaine Rebeca Grynspan va défendre une vision de la Charte héritée de sa propre histoire familiale. Le candidat sénégalais, seul Africain de la sélection, conclut la série à 19 heures à Dakar.
Format identique pour tous : dix minutes de déclaration liminaire, puis les questions des États membres et des représentants de la société civile. Ces dialogues interactifs, instaurés en 2016 pour rendre plus transparente la désignation du Secrétaire général, n’en sont qu’à leur deuxième édition. Ils ne constituent pas un vote. Ils ne tranchent rien. Mais ils donnent le ton. Lundi 20 avril déjà, devant la société civile new-yorkaise, Macky Sall avait balayé toute responsabilité personnelle dans les manifestations qui ont endeuillé le Sénégal entre 2021 et 2024, renvoyant à une éventuelle abrogation de la loi d’amnistie — et donc aux autorités actuelles — le soin de rouvrir, si elles le souhaitent, le dossier des responsabilités. Posture contestée à Dakar, mais que les chancelleries, comme le montrent les précédentes désignations onusiennes, regarderont surtout à l’aune de leurs intérêts stratégiques.
Paris, Washington, et l’effet Sonko
La vraie course se joue ailleurs. Au Conseil de sécurité, où les cinq membres permanents — États-Unis, Chine, Russie, Royaume-Uni et France — disposent du droit de veto. Paris, qui a reçu Macky Sall à l’Élysée au lendemain du dépôt de sa candidature, constitue un appui diplomatique précieux, quoique non officiellement assumé. Washington, par la voix de son ambassadeur à l’ONU Mike Waltz, a posé une condition simple : le futur Secrétaire général devra être en phase avec « les valeurs et les intérêts américains ».
Paradoxe saisissant : la brouille ouverte entre le tandem Faye-Sonko et l’administration Trump pourrait jouer en faveur de Macky Sall. Plus le régime de Dakar s’éloigne de Washington, plus la distance politique entre le candidat et son propre gouvernement devient, aux yeux de certains diplomates américains, un atout. « Macky Sall remercie presque Ousmane Sonko », résumait cette semaine un journal de Dakar. Formule ironique, arithmétique réelle.
Les paramètres de l’équation
Plusieurs paramètres structurent l’équation, sans qu’aucun ne soit à lui seul rédhibitoire. La géographie d’abord : trois des quatre candidats viennent d’Amérique latine, une région qui rappelle volontiers l’ancienneté de son tour dans la rotation continentale informelle. L’argument a son poids, mais cette rotation n’a jamais eu de valeur contraignante, et les précédentes désignations ont montré qu’elle cède volontiers devant les équilibres du Conseil de sécurité. Le genre ensuite : de nombreuses voix, dont Paris et Londres, plaident pour qu’une femme dirige enfin l’ONU, une première en quatre-vingts ans. Là encore, la préférence est réelle mais pas mécanique ; Macky Sall a pris les devants en promettant lundi, devant la société civile new-yorkaise, de confier à une femme le poste de Premier Vice-Secrétaire général s’il est élu — réponse habile, qui ne règle pas tout mais ouvre une voie de compromis.
Reste un calcul plus souterrain. Certains diplomates africains s’interrogent, en coulisses, sur le coût éventuel d’un échec : affaiblirait-il les chances futures du continent lorsque viendra officiellement son tour ? D’autres font le raisonnement inverse — qu’une candidature africaine portée jusqu’au bout, même sans succès, consolide la crédibilité du continent pour la suite. Le refus de l’Union africaine, le 27 mars, d’endosser formellement la candidature a compliqué l’équation sans la fermer. Les positions peuvent encore évoluer, en particulier si le calendrier du Conseil de sécurité l’exige. Rien, à ce stade, n’est ni joué ni perdu.
Ce qui vient
L’audition close, les projecteurs s’éteignent. Dans les semaines à venir, le Conseil de sécurité entamera ses « straw polls », ces votes informels à bulletins de couleurs qui permettent aux quinze membres de signaler progressivement leurs préférences. Les premières consultations sont attendues en juillet ou août. Une recommandation officielle devrait être transmise à l’Assemblée générale avant la fin de l’année. Le prochain Secrétaire général prendra ses fonctions le 1er janvier 2027.
D’ici là, Macky Sall entre dans la partie la moins visible — et la plus exigeante — de sa campagne : rencontres bilatérales discrètes, arbitrages fins, patience. Convaincre Paris de passer de l’appui implicite à la mobilisation active. Rassurer Washington sans paraître caution de ses valeurs les plus controversées. Tenir, surtout, face aux aléas intérieurs sénégalais qui pourraient, à tout moment, venir rebattre les cartes. Le grand oral est derrière lui. La course, elle, commence seulement.







