Mimi Touré, la faiseuse de destins

La première fois que j’ai rencontré Mimi Touré, Macky Sall n’était pas encore président de la République.
Je lançais alors Africa7 au Sénégal. Elle était venue l’accompagner dans nos locaux pour une visite et une interview. Elle était sa directrice de campagne. Lui voulait devenir président. Elle travaillait à le faire élire.
Quelques mois plus tard, Macky Sall était élu.
Et Mimi était devenue ministre de la Justice.
Très vite, son nom s’installa dans les revues de presse. Deux syllabes, matin, midi et soir : Mimi.
Et déjà, les attaques.
Je me souviens m’être demandé à l’époque ce qui pouvait justifier un tel acharnement contre une femme à qui l’on avait confié l’une des missions les plus délicates du nouveau pouvoir : la reddition des comptes.
Avec le recul, je crois que la réponse était déjà là.
Mimi dérange.
Pas parce qu’elle cherche à déranger. Parce qu’elle possède ce défaut devenu presque exotique en politique : elle croit encore que les principes doivent avoir des conséquences.
La politique, elle, préfère souvent les principes lorsqu’ils restent dans les discours.
Mimi est moins accommodante.
Macky Sall l’avait compris. Leur histoire politique fut longue, complexe, parfois heureuse, parfois beaucoup moins. Il la nomma Première ministre. Elle fut ensuite envoyée spéciale, présidente du Conseil économique, social et environnemental, puis revint au premier plan politique à ses côtés.
Une histoire de fidélité, de pouvoir, de confiance et finalement de rupture.
Du « je t’aime, moi non plus » politique, en somme.
Puis vint 2022.
Mimi Touré avait mené la campagne des législatives et beaucoup imaginaient qu’elle prendrait la présidence de l’Assemblée nationale. Moi la première.
J’y croyais tellement que, pendant qu’elle battait campagne sous le cagnard sénégalais, je lui avais proposé d’accueillir sa fille chez moi, en Italie.
Et puis il y eut ce jour.
Je regardais les événements à l’Assemblée nationale à la télévision. J’ai compris, comme elle, ce qui était en train de se passer. Je la suppliais de ne pas quitter la salle.
Elle m’a simplement fait comprendre que c’était terminé.
La page Macky était tournée.
À cet instant précis, j’ai eu une intuition.
Macky Sall venait peut-être de perdre beaucoup plus qu’une alliée.
Il venait de libérer une adversaire.
Parce qu’il faut comprendre quelque chose de Mimi Touré : elle est entière.
Elle ne sait pas beaucoup faire dans le tiède. Elle donne tout ou elle ne donne rien. Ses fidélités sont puissantes ; ses ruptures le sont donc nécessairement aussi.
C’est parfois son défaut.
C’est surtout sa force.
Elle aurait pu disparaître. Se réfugier dans l’amertume confortable de ceux qui passent leur temps à raconter ce qu’ils auraient dû devenir.
Elle a fait exactement l’inverse.
Elle est repartie au combat.
Lorsque sa propre candidature à la présidentielle de 2024 n’a pu aboutir, elle aurait pu considérer que cette élection ne la concernait plus.
Elle choisit de soutenir Bassirou Diomaye Faye.
Et pendant que Diomaye et Ousmane Sonko étaient encore en prison, Mimi battait campagne.
Avec cette énergie presque déraisonnable que ceux qui la connaissent lui connaissent justement très bien.
Elle aurait pu dire : « mon tour viendra ».
Elle a préféré dire : « il faut gagner ».
C’est là que son parcours devient intéressant.
Car Mimi Touré est une faiseuse de destins.
Je l’ai connue aux côtés d’un homme qui voulait devenir président de la République.
Plus de vingt ans plus tard, je la regarde accompagner un autre homme devenu président de la République.
Entre les deux, elle aura connu les palais, les disgrâces, les fonctions prestigieuses, les trahisons, les campagnes électorales, les victoires et les défaites.
Mais personne ne pourra jamais sérieusement prétendre avoir fabriqué Mimi Touré.
Mimi s’est fabriquée elle-même.
Elle s’est pétrie toute seule, dans le granit.
Elle est dure avec les autres parce qu’elle l’est d’abord avec elle-même. Elle peut se tromper, bien sûr. Elle peut agacer, certainement. Elle peut être excessive, parfois.
Mais elle ne triche pas.
Et surtout, elle possède une qualité devenue rare dans notre vie publique : on sait à peu près d’où elle parle.
Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, ses combats finissent toujours par revenir aux mêmes obsessions : la justice, la reddition des comptes, les institutions, la République.
On pourra discuter ses méthodes.
On pourra contester ses choix.
On pourra lui reprocher son caractère.
Bonne chance pour lui en faire changer.
Mimi ne tire jamais la première.
Mais elle a toujours une balle fatale dans le barillet.
Aujourd’hui, elle est aux côtés du président Bassirou Diomaye Faye.
Et je retrouve quelque chose de la femme que j’avais rencontrée autrefois dans les locaux d’Africa7 : cette même capacité à investir entièrement une mission dès lors qu’elle considère qu’elle mérite d’être défendue.
Je n’avais pas écrit sur Mimi depuis 2013.
Treize années ont passé.
J’ai observé ses victoires, ses colères, ses ruptures, ses retours. J’ai vu des alliances que l’on croyait éternelles disparaître et des adversaires d’hier se retrouver autour des mêmes tables.
La politique sénégalaise adore fabriquer des ennemis éternels et des amitiés de quarante-huit heures.
Mimi, elle, continue.
Je souhaite donc une chose.
Que la relation qu’elle construit aujourd’hui avec le président Diomaye reste fondée sur ce qui devrait toujours dépasser les individus : l’intérêt de la République. C’était déjà le vœu qui concluait mes notes en la regardant reprendre sa place dans cette nouvelle séquence politique.
Car les hommes passent.
Les fonctions passent.
Les coalitions passent.
Et même les présidents passent.
Il reste, au bout du compte, ce que chacun aura choisi de servir lorsqu’il avait encore le pouvoir de choisir.
La première fois que j’ai rencontré Mimi Touré, elle travaillait à faire élire un président.
Aujourd’hui, je la regarde en accompagner un autre.
Entre les deux, le Sénégal a beaucoup changé.
Mimi aussi, certainement.
Mais sur l’essentiel, je ne suis pas certaine qu’elle ait changé d’un millimètre.
Et c’est peut-être précisément pour cela qu’elle est toujours là.
Par Oumou Wane






