Publié le 9 Dec 2023 - 15:49
RELÈVEMENT DES TAUX DIRECTEURS DE LA BCEAO EN PÉRIODE ÉLECTORALE AU SÉNÉGAL

Un régime diabétique administré à des non diabétiques

 

Je pars du postulat que le régime diabétique qu’on impose à des non diabétiques peut être perçu comme inopérant ou inefficace alors que c’est la cible qui est mal choisie; il fallait juste sélectionner des diabétiques pour le leur administrer. On sait que les décisions du comité de politique monétaire (CPM) n’ont rien à voir avec le calendrier électoral d’un quelconque pays de l’Uemoa mais l’analyse de l’efficacité de ces décisions ne peut se faire en occultant le contexte.

A travers le relèvement des taux directeurs de la BCEAO (de 3,25 à 3,50%) décidée le 6 décembre et qui entrera en vigueur à compter du 16 décembre 2023, la Banque centrale augmente le principal taux auquel elle prete aux banques. Ce qui signifie que les banques vont devoir répercuter cette hausse sur les taux qu’ils appliquent aux particuliers et aux entreprises

Pourquoi la BCEAO relève ses taux directeurs ?

C’est une mesure qui est censée lutter contre l’inflation car, théoriquement, il est admis que la circulation de beaucoup d’argent créé de l’inflation. Ainsi, rendre l’accès au crédit plus cher et difficile par le relèvement des taux serait la solution qui découragerait les agents économiques à emprunter et à trop dépenser.

Lorsque la demande de biens et services et trop forte par rapport à l’offre, on peut observer des tensions inflationnistes qui peuvent être amorties par la hausse des taux qui va réduire les crédits que les banques font aux ménages et aux entreprises. Si ces acteurs ont moins accès à l’argent, il vont réduire leur demande qui va se rapprocher de l’offre et ainsi permettre de lutter contre l’inflation.

Pourquoi la mesure est un régime de diabétique administré à des non diabétiques ?

C’est un rationnement du crédit aussi bien pour ceux qui peuvent se permettre d’en prendre moins tout en continuant leurs activités (limitation du nombre de cuillères de riz à prendre par un diabétique avec possibilité de manger autre chose en complément) que pour ceux dont la survie des activités dépend exclusivement des ces crédits et qui avaient déjà un problème de rentabilité de leur investissements eu égard aux taux d’intérêt déjà élevés pratiqués par les banques. Ils sont comparables à des non diabétiques à qui on demande de limiter le nombre de cuillères de riz alors qu’ils n’ont pas autre chose à manger.

Le contexte de campagne électoral est important à prendre en compte pour au moins deux raisons.
D’une part, il induit un changement du comportement d’épargne des milliardaires et multi-millionnaires engagés directement ou indirectement dans la scène politique. Ils vont désepargner pour faire circuler l’argent et attirer de la clientèle politique (dépenses événementielles sur au moins 3 mois jusqu’à l’élection du 25 février).

D’autre part, le gouvernement deviendra plus « généreux » et accroîtra sa propension à dépenser dans des transferts et des hausses de salaires pour les mêmes raisons (une autre source de circulation de l’argent); c’est le fameux cycle polico-économique largement débattu par les économistes.

En définitive, la hausse des taux directeurs risque de ne pas atténuer l’inflation à la hauteur des attentes, tout en rationnant les agents économiques qui ont besoin d’emprunter aux banques pour investir dans des activités productives.

En réalité, vu la faiblesse de notre tissu économique, ce genre de mesure peut ne pas décourager ceux qui empruntent puisqu’ils n’ont pas le choix ; c’est sur la rentabilité de leur investissement que cela va jouer, contribuant ainsi à  réduire la compétitivité de nos entreprises et à accroître notre dépendance aux importations qui, d’ailleurs, est la principale source de l’inflation contre laquelle la BCEAO veut lutter.

Pr. Abou KANE
FASEG/UCAD 

 

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