Publié le 21 Apr 2026 - 13:32
DIPLOMATIE / CANDIDATURE ONU

Macky Sall face à son grand oral à New York

 

L’ancien président de la République passe ce mardi 22 avril 2026, entre 15 h et 18 h (heure de New York), devant les 193 États membres des Nations unies. Un exercice à haute intensité diplomatique, dans un contexte atypique : sa candidature à la succession d’António Guterres est portée par l’Union africaine via le Burundi, sans le soutien officiel du Sénégal.

 

Trois heures pour convaincre

C’est aujourd’hui que Macky Sall joue une carte majeure de sa campagne pour le poste de Secrétaire général des Nations unies. L’audition, prévue dans la salle du Conseil de tutelle du siège onusien, s’inscrit dans les dialogues interactifs que l’Assemblée générale a instaurés depuis 2016 pour démocratiser le processus de désignation du patron de l’organisation.

Selon le calendrier officiel arrêté au 1er avril 2026, quatre candidats sont auditionnés sur deux jours. Lundi 21 avril, la Chilienne Michelle Bachelet, ancienne Haute-Commissaire aux droits de l’homme, et l’Argentin Rafael Mariano Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, ont ouvert le bal. Ce mardi, la Costaricaine Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED, précède l’ancien chef de l’État sénégalais dans l’ordre de passage.

L’exercice est retransmis publiquement. Chaque candidat dispose d’un créneau de trois heures pour exposer sa vision, répondre aux questions des représentants des États membres, des groupes régionaux et de la société civile. Il importe toutefois de bien situer la portée de ce moment : ces dialogues ne constituent ni un vote, ni un mécanisme de sélection formel. Leur fonction est de clarifier les rapports de force diplomatiques en amont du processus décisionnel réel, qui, lui, se joue ailleurs — au Conseil de sécurité, où la recommandation se fait sous l’œil du droit de veto des cinq membres permanents, avant la nomination formelle par l’Assemblée générale.

À Dakar, le parti Alliance pour la République (APR) a installé une fan zone à son siège de Mermoz pour permettre à militants et sympathisants de suivre l’audition en direct. La diaspora sénégalaise et africaine s’est également organisée dans plusieurs villes pour relayer l’événement.

Un entourage qui se veut serein

À en croire les témoignages recueillis dans l’entourage du candidat, l’ambiance à New York est plutôt à la confiance maîtrisée. Les membres de l’équipe de campagne estiment que le processus s’est jusqu’ici déroulé sans incident majeur pour leur champion. Selon un collaborateur cité par la presse sénégalaise, aucun État n’a évoqué, même implicitement, lors des consultations bilatérales, les controverses qui minent l’image de l’ancien président dans son propre pays — ni le bilan des violences politiques de 2021-2024, ni le dossier de la dette publique, ni les accusations d’entorses démocratiques.

Un calcul s’y mêle : le staff de campagne considère que les tensions entre le régime de Bassirou Diomaye Faye — notamment la rhétorique frontale d’Ousmane Sonko à l’égard de l’administration Trump — pourraient indirectement servir leur candidat. La logique sous-jacente est simple : face à un Dakar perçu comme hostile à Washington, la candidature d’un ancien président au profil plus consensuel offrirait une alternative rassurante pour certaines chancelleries occidentales. L’équation reste néanmoins fragile, la principale inconnue étant la position du président américain, dont la versatilité publique rend toute anticipation périlleuse.

Sur le plan argumentaire, la question de la rotation continentale des Secrétaires généraux — classiquement invoquée en faveur des candidats africains — est relativisée par l’entourage de Macky Sall lui-même. Sur les seize personnalités ayant dirigé l’organisation depuis sa création, sept venaient de pays occidentaux, quatre d’Asie, trois d’Afrique et autant d’Amérique latine ; l’Europe de l’Est et l’Océanie n’ont jamais obtenu le poste. Cette clause de rotation, qui ne figure pas explicitement dans la Charte, reste surtout un argument politique, que pèsent les chancelleries selon leurs intérêts du moment.

La singularité d’une candidature sans son pays

La particularité de cette campagne tient à son architecture institutionnelle : c’est le Burundi, en la personne du président Évariste Ndayishimiye — en exercice à la tête de l’Union africaine — qui a officiellement déposé la candidature au siège des Nations unies, le 2 mars 2026. Dakar n’y est pas associé. Le gouvernement du président Faye, arrivé au pouvoir en 2024, refuse de soutenir son prédécesseur, qu’il accuse d’avoir réprimé dans le sang les manifestations politiques de 2021-2024 et d’avoir dissimulé des pans entiers de la dette publique.

Le processus interne à l’Union africaine, lui non plus, n’a pas été un long fleuve tranquille. Selon des informations publiées par Jeune Afrique fin mars, vingt États membres auraient formellement signifié leur opposition à la candidature, dans le cadre de la procédure dite d’approbation tacite. Ce nombre reste toutefois en deçà du seuil d’un tiers des 55 pays de l’organisation continentale qui aurait permis de bloquer la démarche — d’où le maintien de la candidature, malgré ce désaveu partiel.

Dans les jours qui ont précédé l’audition, l’ancien président a multiplié les audiences à New York. L’ex-ministre des Affaires étrangères et députée Aïssata Tall Sall a été reçue dans ses bureaux le 14 avril — un signal adressé tant aux chancelleries qu’à une partie du personnel politique sénégalais, pour rappeler la permanence de ses relais institutionnels.

La séquence des « violences » et ses échos à Dakar

L’audition intervient alors qu’une polémique a ressurgi ces dernières heures autour d’une sortie de Macky Sall. Face à des représentants de la société civile à New York, l’ancien chef de l’État est revenu sur les événements qui ont endeuillé le Sénégal entre 2021 et 2024. Il y a dénoncé une tentative délibérée d’usage de la violence à des fins de conquête du pouvoir, arguant que son serment lui imposait de défendre les institutions de la République et la démocratie.

Ces propos ont immédiatement provoqué une vague de réactions indignées dans l’opinion sénégalaise, notamment parmi les familles de victimes, qui contestent cette relecture des faits. Pour le groupe Familles de martyrs, l’ancien président, tenu pour comptable de « crimes de sang et économiques », ne saurait prétendre à la fonction de Secrétaire général. Une manifestation a d’ailleurs été organisée à Dakar, au cours de laquelle des voix se sont élevées pour rappeler le bilan humain de la période et exiger des comptes.

Cette controverse pose, au-delà du cas Macky Sall, une question classique de la diplomatie multilatérale : jusqu’où les passifs domestiques d’un candidat pèsent-ils face aux logiques d’équilibre au Conseil de sécurité ? L’expérience des précédents scrutins pour la fonction suprême de l’ONU enseigne que les chancelleries se déterminent avant tout selon leurs intérêts stratégiques — les considérations de bilan interne y jouant rarement un rôle décisif, sauf quand elles servent de prétexte commode à un veto déjà acquis pour d’autres raisons.

« Refonder le multilatéralisme » : l’offre politique

Sur le fond, Macky Sall s’avance avec un document programmatique intitulé Refonder le multilatéralisme pour un monde meilleur, déposé auprès de l’ONU et accessible sur son site de campagne lancé début avril. Le texte part d’un constat sévère : conflits persistants, menaces transnationales, crise de la dette dans les pays en développement et défiance croissante à l’endroit des institutions internationales.

Trois axes structurent la proposition. Le premier plaide pour une approche intégrée articulant paix, sécurité et développement. Le deuxième appelle à une revitalisation du multilatéralisme dans un ordre mondial devenu multipolaire, incluant une réforme du Conseil de sécurité — élargissement de la représentativité, renforcement de la légitimité — et une redynamisation de l’Assemblée générale. Le troisième porte sur la gouvernance interne de l’organisation : rationalisation des structures, simplification des mandats, optimisation des ressources et modernisation des méthodes de travail.

L’ancien président met en avant son expérience à la tête de l’Union africaine et de la CEDEAO, ainsi que son rôle dans plusieurs initiatives climatiques internationales, notamment le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP). Autant d’atouts qu’il déploiera cet après-midi face aux représentants des 193 États membres, sous le regard de la présidente de l’Assemblée générale, à qui il exposera également les modalités de financement de sa campagne.

Et après ?

Quelle que soit la performance du candidat sénégalais ce mardi, l’audition ne tranche rien. Les véritables échéances commenceront à s’égrener dans les prochaines semaines, au fil des sondages informels organisés par le Conseil de sécurité. Ces « straw polls » à bulletins de couleurs permettent aux quinze membres du Conseil — et notamment aux cinq permanents — de signaler progressivement leurs positions, jusqu’à ce qu’un nom s’impose par élimination.

Le prochain Secrétaire général prendra ses fonctions le 1er janvier 2027. D’ici là, la campagne de Macky Sall devra composer avec une double contrainte : rassurer les capitales sur la solidité d’une candidature africaine non portée par son pays d’origine, et démontrer que les controverses intérieures au Sénégal n’entament ni sa crédibilité internationale, ni sa capacité à incarner une fonction qui, par nature, exige l’autorité morale du titulaire.

Le grand oral de ce mardi est, en ce sens, moins une fin qu’un commencement — celui de la phase la plus décisive, et la plus opaque, d’une campagne où se mêlent calculs géopolitiques, négociations d’arrière-salle et ressentiments nationaux.

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