Publié le 3 Jun 2026 - 17:24

Hommage au Professeur Mouhamadou Moustapha Kassé

 

Mouhamadou Moustapha Kassé restera comme l’un des architectes de la pensée économique africaine contemporaine, un bâtisseur d’institutions dont l’empreinte excède de loin les frontières du Sénégal. Voici d’abord un rappel de sa trajectoire, puis un texte d’hommage que tu peux signer en ton nom.

Quelques repères

Professeur titulaire des universités, il fut le premier doyen, puis doyen honoraire, de la faculté des Sciences économiques et de gestion (FASEG) de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, qu’il détacha de la faculté de droit. Comptant parmi les premiers agrégés de sciences économiques du CAMES, il a consacré près de cinquante ans à l’enseignement et à la recherche sur le continent, jusqu’à sa retraite en 2005.

On lui doit un rôle décisif dans l’essor de l’association sénégalaise des économistes : ASE « l'École de Dakar ». Il a présidé la Conférence des Institutions d’Enseignement et de Recherche en Afrique (CIEREA), fut membre fondateur puis président du Conseil d’administration du Programme de Troisième Cycle Interuniversitaire (PTCI), et fonda l’Institut de formation en administration et création d’entreprise (IFACE). Plusieurs fois président du jury du concours d’agrégation de sciences économiques, il occupa également cette fonction de façon coordonnée pour ceux de l’agrégation du CAMES. Membre de l’Académie des sciences et techniques du Sénégal et de l’Académie Hassan II du Maroc, il forma des générations d’économistes africains.

Ses travaux ont porté sur la mobilisation des ressources intérieures, les liens entre croissance et développement, les rapports entre l’État, le paysannat et les banques, la politique de change et la question du franc CFA, ainsi que sur l’industrialisation du continent. Conseiller spécial chargé du NEPAD auprès de la présidence de la République et conseiller de plusieurs chefs d’État africains, il accompagna notamment des réformes économiques au Burkina Faso.

Hommage

Cher grand frère, cher collègue, cher ami,

Ton départ a suspendu le temps pour beaucoup d’entre nous. Au-delà des titres, des décorations et des fonctions, c’est un homme que nous perdons : un maître exigeant et généreux, un intellectuel qui n’a jamais séparé le savoir du combat.

Tu auras incarné cette figure d’universitaire africain que notre continent désire ardemment, enraciné dans sa société et ouvert au monde. Doyen fondateur puis honoraire de la FASEG, tu as contribué à faire de Dakar une référence de l’économie du développement. Dans les amphithéâtres comme dans les séminaires les plus pointus, ta parole conjuguait la fermeté et la chaleur, toujours portée par cette conviction : le savoir ne vaut que s’il transforme nos sociétés.

Tu fus de ces bâtisseurs qui pensent au-delà de leur propre trajectoire. La FASEG, détachée par ta volonté de la faculté de droit, le laboratoire d’analyse et d’études du développement, « l’École de Dakar

», le Programme de Troisième Cycle Interuniversitaire, l’Institut de formation en administration et création d’entreprise : autant de cadres durables que tu as dressés pour la production et la circulation des idées en Afrique. Quand tu as voulu lancer l’IFACE au début des années 2000, les critiques ont fusé de toutes parts. Tu as tenu. Ces institutions sont devenues, pour beaucoup d’entre nous, des maisons. Elles portent ta marque, faite de discipline intellectuelle autant que d’ouverture.

Tu croyais profondément au capital humain comme levier du développement, et tu as donné à cette conviction un contenu concret. Près de cinquante années d’enseignement, des générations d’étudiants et de cadres formés, des thèses encadrées. Tes cours sur l’économie du développement, tes séminaires de méthodologie, tes analyses de l’industrialisation et du financement du développement ont marqué tous ceux qui les ont suivis. Tu savais rendre accessibles les questions difficiles sans jamais les rabaisser, en rappelant que l’économie n’est pas qu’affaire de chiffres mais de dignité et de choix collectifs.

Ton engagement n’a jamais buté sur les murs de l’université. Tu as conseillé des chefs d’État, accompagné des réformes économiques au Burkina Faso, dialogué avec les institutions internationales, sans jamais perdre de vue les intérêts des peuples africains. Tu refusais de sacrifier la souveraineté intellectuelle aux modes du moment. Dans les grandes conversations sur l’avenir du continent, tu n’intervenais pas en simple expert, mais en citoyen lucide qui se méfiait des fatalismes.

C’est sur ce terrain que nous avons partagé les tranchées d’un même combat. Au tournant des années 2000, quand le continent cherchait sa propre voie de développement, nous nous sommes retrouvés engagés dans la préparation du plan OMEGA porté par le président Abdoulaye Wade et dont j’étais le responsable, puis dans l’élaboration du NEPAD dont j’étais le coprésident du comité de pilotage. Tu y apportais la profondeur de l’économiste, l’exigence de celui qui refuse les formules creuses. Ce furent des batailles, au sens propre : des arbitrages disputés, des visions à défendre, des nuits passées à reprendre un texte. J’en garde le souvenir d’un compagnon de route inflexible sur le fond et loyal jusqu’au bout.

Cette même lucidité, tu l’as tournée contre les certitudes des institutions de Bretton Woods. Tu fus l’un des critiques les plus féroces des funestes programmes d’ajustement structurel. Tu as vu, analysé et combattu la destruction méthodique de nos services publics par l’orthodoxie du FMI et de la Banque mondiale. Ce dogme du « moins d’État » dicté depuis Washington, tu en dénonçais le prix réel : la santé de nos peuples et l’éducation de nos enfants sacrifiées sur l’autel de la finance globale.

Ta riposte claquait comme un mot d’ordre : pour atteindre l’émergence, il faut un État fort, démocratique et actif. L’Afrique n’avait que faire, disais-tu, d’un État spectateur ou simple exécutant des directives extérieures. Il lui fallait un État bâtisseur, capable de planifier, de protéger ses industries naissantes, de barrer la route aux importations massives, de dicter ses conditions aux investisseurs étrangers.

Cette défense de l’État allait de pair avec une obsession féconde : l’industrialisation. Tu en avais fait le cœur de ton diagnostic, jusqu’à en tirer un livre au titre programme, L’industrialisation africaine est possible. Ta mise en garde était sans détour : faute de s’industrialiser dans le demi-siècle qui vient, l’Afrique resterait un simple réservoir de matières premières pour les autres continents. Tu refusais de confondre la croissance, fût-elle à deux chiffres et tirée par les investissements étrangers, avec un développement véritable. Tu pointais la racine de l’échec des recettes importées d’une formule qui résume toute ta pensée : on a voulu développer le capitalisme sans développer une classe d’entrepreneurs locaux. Transformer sur place, valoriser nos ressources, bâtir des politiques industrielles

compétitives en s’appuyant sur les pays émergents : voilà la trajectoire que tu traçais quand d’autres se contentaient de slogans. Cette conviction n’était pas une posture. Elle reposait sur le travail, les chiffres, la connaissance intime des économies que d’autres prétendaient réformer à distance.

Pour moi, tu fus bien davantage qu’une figure académique. Dans nos échanges, j’ai trouvé à la fois le mentor et le pair, celui qui encourage et qui critique sans complaisance. Tu savais repérer les promesses d’un jeune chercheur comme les doutes d’un collègue, et à chacun tu offrais un conseil, une référence, un livre, ou simplement ta présence calme.

Tu nous laisses une œuvre abondante, une pensée structurée, des prises de position fortes sur la transformation des économies africaines, la mobilisation des ressources internes, les limites des modèles importés. Tu nous laisses surtout une éthique : celle de l’intégrité, du travail bien fait, de la fidélité à l’Afrique. Tu nous as montré qu’on peut être à la fois radical dans l’analyse et profondément humain dans la relation.

En ce moment de séparation, la tristesse est immense, mais elle ne doit pas étouffer la gratitude. Gratitude pour l’enseignant qui a inspiré des générations, pour le chercheur qui a déplacé les lignes du débat, pour le citoyen qui a porté des paroles à contre-courant, pour l’ami qui trouvait les mots justes quand le découragement nous gagnait.

À ta famille, à tes proches, à tes anciens étudiants, à tes collègues d’ici et d’ailleurs, j’adresse mes pensées les plus sincères. Nous partageons aujourd’hui la douleur de la perte et la fierté d’avoir croisé ta route. Tu as semé largement : dans les institutions, dans les esprits, dans les consciences. À nous désormais de faire fructifier cet héritage et de prolonger tes combats.

Cher grand frère, cher collègue, cher ami,

Ton absence laissera un vide, mais ta trace restera indélébile.

Que la terre de notre pays te soit légère.

Que ta vie continue d’inspirer celles et ceux qui choisiront d’unir la rigueur de la science et l’exigence de la justice.

Repose en paix.

Chérif Salif Sy,
Dakar, 2/06/2026

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