Le coût politique d’une poignée de main

Présentée par les uns comme un impératif diplomatique et dénoncée par les autres comme une entorse aux promesses de justice, la visite annoncée de Macky Sall au Sénégal suscite une vive controverse. Au-delà de l'événement lui-même, elle met en lumière les tensions entre raison d'État, justice transitionnelle et recompositions politiques à l'œuvre depuis l'alternance de 2024.
La visite annoncée de l’ancien président Macky Sall au Sénégal, dans le cadre de sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies, dépasse largement le registre diplomatique. Elle constitue un fait politique total, au sens où elle cristallise des enjeux de politique intérieure, de justice transitionnelle, de mémoire collective, de recomposition partisane et de stratégie présidentielle. Les réactions issues de l’opinion illustrent la fragmentation de l’espace public sénégalais, où s’opposent deux conceptions de la République : l’une privilégiant la continuité institutionnelle et les intérêts diplomatiques de l’État, l’autre plaçant la justice, la mémoire des victimes et la cohérence des engagements politiques au-dessus des considérations diplomatiques. Bref, c’est la raison d’État face à la justice transitionnelle.
La première lecture de cette visite repose sur une logique de raison d’État. En campagne pour le poste de Secrétaire général des Nations unies, Macky Sall a objectivement intérêt à obtenir le soutien officiel du Sénégal, État dont il demeure l’ancien chef. Il n’est pas vain de rappeler que cette période correspond aux consultations décisives du Conseil de sécurité des Nations unies (« straw polls »), au cours desquelles l’appui politique du pays d’origine peut renforcer la crédibilité internationale d’un candidat.
Dans cette perspective, la rencontre entre Bassirou Diomaye Faye et Macky Sall peut être interprétée comme un acte relevant de la diplomatie d’État plutôt que de la politique partisane. Plusieurs prises de position insistent d’ailleurs sur le fait qu’une République distingue les relations institutionnelles des antagonismes politiques. Elles rappellent que la transition présidentielle de 2024 s’était déroulée dans un cadre républicain, marqué par plusieurs échanges entre les deux hommes.
Cette lecture rejoint les analyses néo-institutionnalistes, selon lesquelles les institutions imposent aux acteurs des comportements de continuité, indépendamment des conflits partisans. L’ancien président reste une ressource diplomatique pour son pays lorsque sa candidature concerne une fonction internationale de premier plan.
Une visite considérée comme une rupture morale et politique…
Cela montre ainsi qu’une partie de l’opinion accueille favorablement cette visite. Certains estiment que soutenir un candidat sénégalais constitue un devoir patriotique et que les intérêts supérieurs de la diplomatie nationale doivent prévaloir sur les antagonismes politiques internes.
Pour de nombreux acteurs de la société civile – Y’en a marre, Amnesty International –, d’anciens détenus politiques, des responsables de PASTEF et des proches des victimes, recevoir officiellement Macky Sall avant que toute la lumière ne soit faite sur les violences de 2021 à 2024 reviendrait à banaliser les souffrances vécues par les familles des victimes. Ils parlent explicitement d’« insulte », de « trahison » ou encore de « tapis rouge déroulé au bourreau présumé ». Ils considèrent cette visite comme une profonde blessure symbolique.
Cette critique s’inscrit dans la littérature sur la justice transitionnelle. Les travaux de Ruti Teitel ou de Priscilla Hayner montrent que les sociétés sorties de crises politiques construisent difficilement une réconciliation durable lorsque les exigences de vérité et de justice demeurent insatisfaites. Dans cette perspective, toute démarche de normalisation politique avant l’établissement des responsabilités peut être interprétée comme une forme d’impunité.
Il est également fondamental de souligner une forte coïncidence symbolique : l’annonce de la visite intervient au moment du décès de Djiby Mbaye, ancien détenu politique et président du Collectif des ex-détenus politiques. Nombreuses sont les réactions qui établissent un lien entre ce décès et la mémoire des violences politiques passées, renforçant ainsi la charge émotionnelle entourant la visite.
Au-delà de la dimension mémorielle, cette séquence est analysée par certains comme un coût potentiel en matière de cohérence politique pour le président Bassirou Diomaye Faye. En science politique, la crédibilité d’un dirigeant repose aussi sur la continuité entre les engagements formulés avant l’exercice du pouvoir et les décisions prises une fois au pouvoir. Les critiques considèrent que cette réception constituerait un revirement par rapport aux promesses de justice portées par l’opposition avant 2024. Elles soulignent également que PASTEF dispose d’une majorité parlementaire susceptible, selon elles, de relancer le débat sur la loi d’amnistie.
Un calcul politique et stratégique incertain
Dans l’hypothèse d’une recomposition autour du futur parti annoncé par le président Diomaye Faye, une relation apaisée avec Macky Sall pourrait faciliter des rapprochements avec une partie des responsables de l’Alliance pour la République (APR). Cette hypothèse s’inscrirait dans une logique de coalition présidentielle élargie, fréquemment observée dans les régimes présidentiels africains, où les alliances dépassent les anciennes lignes de fracture idéologiques pour privilégier la stabilité gouvernementale.
Toutefois, cette stratégie comporte également plusieurs incertitudes. D’abord, si Macky Sall n’est pas élu Secrétaire général des Nations unies, rien n’interdira, sur le plan politique, son retour dans le jeu partisan sénégalais. Son éventuel retour pourrait modifier les équilibres de l’opposition ou favoriser une nouvelle dynamique autour de l’APR. Il s’agit cependant d’une hypothèse prospective, dont l’issue dépendrait de nombreux facteurs juridiques, politiques et personnels.
Ensuite, le président Diomaye Faye s’expose à un risque de perception auprès d’une partie de son électorat. Une fraction des citoyens qui ont soutenu l’alternance de 2024 pourrait interpréter cette rencontre comme une rupture avec les attentes de justice exprimées durant les années d’opposition. En science politique, cette situation renvoie à la théorie de la responsabilité électorale (electoral accountability) : lorsque les gouvernants sont perçus comme s’éloignant de leurs engagements initiaux, certains électeurs peuvent réviser leur soutien lors des scrutins suivants. Il est toutefois impossible d’affirmer, à ce stade, que cette perception se traduira effectivement par une sanction électorale, celle-ci dépendant de multiples variables (bilan du gouvernement, contexte économique, offre politique concurrente, etc.).
Enfin, la séquence pourrait connaître un prolongement dans la rue. Il convient de noter l’annonce de la tenue d’une conférence de presse par le Collectif des familles des martyrs, le Collectif des victimes de Macky Sall et l’Initiative Zéro Impunité. Cette initiative pourrait déboucher sur des appels à des mobilisations ou à d’autres formes d’action collective pour maintenir la pression autour des revendications de vérité et de justice. Là encore, il s’agit d’une possibilité politique et non d’un résultat acquis.
La visite annoncée de Macky Sall illustre la manière dont un événement diplomatique peut devenir un révélateur des lignes de fracture d’une société. D’un côté, elle est présentée comme un acte de continuité républicaine et un soutien légitime à la candidature d’un ancien chef de l’État à une fonction internationale majeure ; de l’autre, elle est perçue comme une remise en cause des attentes de justice et de la mémoire des victimes des violences politiques récentes. Cette polarisation met en lumière une tension classique en science politique entre raison d’État et justice transitionnelle, entre impératifs diplomatiques et exigences de cohérence politique.
Tafsir Khaly Sarr






