“Le Projet n’appartient à personne, il appartient au peuple sénégalais”

Rupture avec la direction du Pastef, fidélité revendiquée au « Projet », soutien au président Bassirou Diomaye Faye, création annoncée d'une nouvelle formation politique et lecture de la décision du Conseil constitutionnel : dans cet entretien accordé à EnQuête, Aldiouma Sow livre sa vision de la recomposition politique en cours. Ancien stratège électoral de PASTEF, aujourd'hui ministre conseiller chargé des Affaires politiques à la Présidence de la République, il raconte également son parcours militant, son séjour au Canada pendant la crise politique et les raisons de sa rupture avec la direction actuelle du parti.
Longtemps resté dans l'ombre, Aldiouma Sow occupe désormais le devant de la scène politique. Ancien responsable des élections, puis de la stratégie et de la prospective du Pastef, devenu ensuite chargé des élections de la coalition Diomaye-Président, il s'affirme aujourd'hui comme l'un des soutiens les plus constants du président Bassirou Diomaye Faye tout en étant l'un des critiques les plus virulents de la direction actuelle de son ancien parti. Cette rupture, précise-t-il d'emblée, ne remet pas en cause son engagement initial.
Au contraire, il estime rester fidèle au « Projet » qui l'avait conduit à rejoindre Pastef, tandis que le parti, lui, s'en serait progressivement éloigné. Son engagement politique remonte aux années 2015-2016. Installé entre la France, la Belgique et le Canada, il découvre alors un jeune mouvement qui revendique l'éthique, le patriotisme et l'intégrité comme fondements de son action. « Je voulais participer à une autre manière de faire de la politique. Lorsque j'ai découvert un parti qui défendait ces principes, je n'ai pas hésité à le rejoindre », confie-t-il. Dix ans plus tard, le constat est, selon lui, tout autre. Les idéaux qui avaient suscité son adhésion auraient laissé place à une logique de conquête et de conservation du pouvoir. Aldiouma Sow dit voir dans cette évolution une rupture profonde entre les ambitions fondatrices du Pastef et les pratiques de sa direction actuelle, qu'il accuse de s'être éloignée des valeurs démocratiques, républicaines et sociales des premières heures.
Le Canada, un choix académique plus qu'un exil
Son séjour au Québec en 2023 a alimenté de nombreuses spéculations. Certains y ont vu un exil politique, voire une fuite. Une interprétation qu'il réfute catégoriquement. Il rappelle que les moments les plus tendus de la crise politique sénégalaise remontent, selon lui, aux années 2021 et 2022. Durant cette période, assure-t-il, il est resté engagé sur le terrain, multipliant les déplacements entre le Sénégal et plusieurs pays européens notamment la France, l'Italie et la Suisse afin de participer aux mobilisations de la diaspora en faveur des détenus politiques. Il raconte même avoir été dissuadé de rentrer au Sénégal par un avocat du Pastef, qui craignait son arrestation.
Malgré cette mise en garde, il affirme avoir choisi de revenir au pays après plusieurs prises de parole publiques contre le régime de Macky Sall. Son départ pour le Canada, insiste-t-il, répondait exclusivement à un projet universitaire. Il souhaitait poursuivre des études en management des organisations publiques. Même installé au Québec, il affirme n'avoir jamais cessé son engagement politique. Réseaux sociaux, débats en ligne et interventions publiques lui ont permis, dit-il, de poursuivre le combat à distance. « Je n'ai jamais envisagé de vivre ailleurs qu'au Sénégal », assure-t-il, écartant définitivement l'idée d'une demande d'asile politique.
Interrogé sur les premières années de gouvernance, Aldiouma Sow opère une distinction nette entre le président Bassirou Diomaye Faye et les évolutions internes du Pastef. À ses yeux, plusieurs décisions prises depuis l'alternance traduisent une volonté de respecter les engagements pris devant les Sénégalais : renforcement de la lutte contre la corruption, recrutements dans les secteurs sociaux, renégociation des accords militaires avec la France, modernisation des institutions et lancement de concertations nationales. S'il reconnaît que les contraintes budgétaires limitent le rythme des réformes, il estime que la trajectoire politique reste conforme aux promesses formulées en 2024. « Bassirou Diomaye Faye demeure l'incarnation institutionnelle du Projet », affirme-t-il.
« Je suis toujours du Pastef… mais aussi de Diomaye-Président »
S'il assume aujourd'hui son soutien au président Bassirou Diomaye Faye, Aldiouma Sow refuse pour autant de renier son appartenance à Pastef. Une position qui peut sembler paradoxale, mais qu'il revendique pleinement. À ses yeux, le retrait du Pastef de la coalition Diomaye-Président n'a jamais été régulièrement validé par les instances compétentes du parti. Il continue donc de se considérer comme membre du Pastef tout en soutenant sans réserve le chef de l'État. Cette position l'a toutefois progressivement éloigné de la direction du parti.
Exclu du groupe WhatsApp du Bureau politique national et relevé de ses fonctions de coordinateur communal à Somone, il dit avoir été mis à l'écart après l'annonce de la création d'une nouvelle dynamique politique autour du président de la République. Pour autant, Aldiouma Sow refuse de se présenter comme un dissident. Il estime que ces décisions illustrent surtout le recul du débat démocratique au sein du Pastef et l'installation d'une logique qu'il qualifie de « messianique », dominée, selon ses termes, par des « Sonko-dépendants ». Loin d'y voir une sanction personnelle, il considère que cette séquence révèle les méthodes de fonctionnement de la direction actuelle et son incapacité à accepter la pluralité des opinions.
Pour Aldiouma Sow, l'initiative engagée autour du président Bassirou Diomaye Faye ne se résume pas à la création d'un nouveau parti politique. Il y voit la volonté de structurer durablement ce qu'il appelle « le camp démocratique, patriotique et républicain », afin d'accompagner l'action présidentielle et de préparer les prochaines échéances électorales. Cette nouvelle dynamique, explique-t-il, doit permettre de rassembler les soutiens du chef de l'État autour d'un cadre politique stable, capable de porter les réformes engagées depuis l'alternance. À ce titre, il salue le travail de structuration conduit sous la supervision d'Aminata Touré.
La récente décision du Conseil constitutionnel invalidant une partie de la révision constitutionnelle constitue, à ses yeux, une démonstration du bon fonctionnement des institutions. Il estime que cette décision rappelle que les réformes, aussi importantes soient-elles, doivent s'inscrire dans le strict respect de la Constitution. Plus largement, Aldiouma Sow considère que cette séquence révèle deux visions opposées de la gouvernance. D'un côté, le président Bassirou Diomaye Faye, qu'il présente comme attaché aux concertations nationales et au respect des procédures ; de l'autre, l'ancienne majorité parlementaire, qu'il juge plus encline à privilégier une logique de passage en force.
Pour lui, les réformes institutionnelles ne peuvent produire leurs effets que si elles sont précédées d'un large dialogue national. Malgré les tensions qui l'opposent aujourd'hui à la direction du Pastef, Aldiouma Sow affirme n'avoir jamais renié les valeurs qui avaient motivé son engagement : l'éthique, le patriotisme, la démocratie et la justice sociale. Simplement, dit-il, ces principes ne doivent plus être enfermés dans les frontières d'un appareil politique. « Le Projet n'appartient à personne ; il appartient au peuple sénégalais », martèle-t-il. À ses yeux, le véritable défi des prochaines années ne réside pas uniquement dans la recomposition du paysage politique, mais dans la capacité des acteurs à préserver l'esprit qui avait suscité l'adhésion de millions de Sénégalais lors de l'alternance de 2024.
Par ailleurs, Aldiouma Sow se montre particulièrement sévère à l'égard d'Ousmane Sonko. Les arguments avancés par ce dernier pour justifier une éventuelle motion de censure ne le convainquent pas. Il rappelle d'abord qu'une telle initiative ne peut, juridiquement, être déposée avant la prochaine session parlementaire. Au-delà de cette question de calendrier, il considère que les motivations invoquées relèvent davantage de calculs politiques que d'un véritable débat sur la gouvernance.
À ses yeux, les dossiers des martyrs, de la reddition des comptes ou encore des fonds politiques sont utilisés comme des leviers de positionnement politique. Il accuse l'ancien Premier ministre de privilégier une logique de conquête et de préservation du pouvoir au détriment des priorités nationales. « Les préoccupations des Sénégalais et les défis auxquels le pays est confronté passent au second plan derrière la volonté de préserver des positions de pouvoir et de protéger certains soutiens », affirme-t-il. Pour Aldiouma Sow, cette stratégie est vouée à l'échec. « Le chef de l'État ne sacrifiera jamais les intérêts supérieurs de la Nation ni la stabilité des institutions pour satisfaire les ambitions d'un homme qui, lorsqu'il était Premier ministre, a eu l'occasion de démontrer les limites de sa gouvernance », soutient-il.
« Le futur parti sera fidèle au Pastef des origines »
Au-delà des tensions actuelles, Aldiouma Sow confirme que les travaux préparatoires à la création de la future formation politique du président Bassirou Diomaye Faye sont déjà engagés. Il révèle qu'une équipe, dont il fait partie, planche sur les différents aspects liés à la mise en place de cette nouvelle organisation politique. Conduits sous l'impulsion du chef de l'État et coordonnés par Aminata Touré, ces travaux seront, assure-t-il, présentés « le moment venu » aux Sénégalais, et plus particulièrement à celles et ceux qui souhaitent rejoindre cette nouvelle dynamique. Sans dévoiler les contours définitifs du projet, il avance néanmoins quelques lignes directrices.
Le futur parti, explique-t-il, puisera son inspiration dans le Pastef des premières années, celui qui, selon lui, s'était construit autour du patriotisme, de la démocratie, de la bonne gouvernance et de l'éthique publique. En revanche, il affirme que cette nouvelle formation rompra avec ce qu'il décrit comme « la dérive messianique » qui aurait progressivement marqué la direction actuelle du Pastef. Pour lui, cette différence de culture politique constituera sa principale singularité.
« C'est précisément cette rupture qui fera la force de cette nouvelle formation et qui accélérera le déclin politique de l'actuelle direction du Pastef, comme le président de la République l'avait lui-même annoncé il y a quelques mois », affirme-t-il. Au fil de l'entretien, Aldiouma Sow dessine une ligne de fracture qui dépasse, selon lui, les querelles internes à Pastef.
Le débat, insiste-t-il, oppose désormais deux conceptions de l'engagement politique : l'une centrée sur un leadership qu'il juge de plus en plus personnalisé ; l'autre fondée sur un « Projet » qu'il estime supérieur aux hommes et aux appareils partisans. C'est au nom de cette fidélité qu'il justifie à la fois son soutien indéfectible au président Bassirou Diomaye Faye, sa rupture avec la direction actuelle du Pastef et son implication dans la future formation politique appelée à accompagner l'action du chef de l'État. « Le Projet n'appartient à personne ; il appartient au peuple sénégalais », conclut-il.
TAFSIR KHALY SARR






