Publié le 20 Jul 2026 - 19:36
RAPPORT - ECONOMIE MONDIALE DE LA DROGUE  

La menace des drogues de synthèse 

 

Le marché des drogues de synthèse évolue plus vite que la réglementation. Ce trafic a enregistré la plus forte augmentation de tous les marchés criminels mesurés par l'Indice mondial du crime organisé depuis 2021. Dans un rapport, l'initiative mondiale contre le crime organisé transnational analyse les dernières évolutions et prévient les Etats des menaces qui guettent leur économie et leurs populations.

 

La cocaïne continuera sans doute de faire la une des journaux et d'occuper une place prépondérante dans l'attention des forces de l'ordre. Selon le dernier Indice mondial du crime organisé, publié par l'initiative mondiale contre le crime organisé transnational, sa structure fondamentale de production et de trafic est restée globalement inchangée. Ce sont plutôt les évolutions des marchés des drogues de synthèse qui redessinent le paysage économique mondial de la drogue.

D'après la publication, ce trafic a enregistré la plus forte augmentation de tous les marchés criminels mesurés par l'Indice depuis 2021. Que seuls sept des 193 pays analysés présentent une présence faible, voire inexistante, du marché des drogues de synthèse. Cette ampleur, souligne le rapport, témoigne d'une transformation profonde de l'économie mondiale des stupéfiants. « Contrairement à la cocaïne et à l'héroïne, les drogues de synthèse ne dépendent ni des cultures, ni des cycles agricoles, ni du contrôle de zones de culture spécifiques. Elles peuvent être produites quasiment partout, à partir d'une gamme vaste et évolutive de précurseurs et de pré-précurseurs chimiques, disponibles par des circuits licites et illicites », font remarquer les rédacteurs.

Ils soulignent que les barrières à l'entrée sur le marché liées aux drogues traditionnelles issues de l'agriculture n'existent plus. Dans le même temps, les drogues de synthèse sont devenues une source de revenus importante pour les groupes criminels organisés, tandis que la baisse des coûts de production a également permis à des acteurs plus petits et de plus en plus entreprenants d'entrer sur le marché.

La révolution post-agricole de la drogue

Le rapport montre que les drogues de synthèse ne sont pas soumises aux contraintes géographiques qui ont traditionnellement déterminé la production de cocaïne et d'héroïne. Que leur expansion est étroitement liée à la croissance des secteurs légitimes de la chimie, de la pharmacie, du transport et de la logistique. « Nombre de produits chimiques utilisés dans leur fabrication ont des usages industriels légitimes. Ils peuvent être détournés directement des fabricants, acquis par le biais d'organisations compromises ou remplacés par des analogues non réglementés », renseigne-t-on.
Ainsi, la manipulation des chaînes d'approvisionnement légitimes en produits chimiques par le biais de détournements, de déclarations frauduleuses des utilisateurs finaux, d'analogues non répertoriés et de lacunes réglementaires constitue une vulnérabilité structurelle que les cadres de contrôle existants n'ont pas suffisamment prise en compte. D’autant que, renseigne le rapport, la même infrastructure mondiale qui permet d'acheminer efficacement des marchandises licites par-delà les frontières peut également être exploitée par les réseaux criminels.

« Le transport maritime par conteneurs, le fret aérien, les services de messagerie et les plateformes de vente en ligne offrent la rapidité, l'envergure et la portée nécessaires à la production et à la distribution de drogues de synthèse », souligne le document.

On note aussi que la technologie a transformé le fonctionnement de ces marchés. Les places de marché du web classique et du dark web, les plateformes de messagerie cryptée et les canaux de vente sur les réseaux sociaux, souligne l'initiative mondiale contre le crime organisé transnational, ont modifié le profil traditionnel de la distribution et de la vente au détail. Dans le même temps, les cryptomonnaies offrent un anonymat accru et permettent aux acteurs de contourner les garde-fous financiers et la surveillance réglementaire.

Donc, les consommateurs et les fournisseurs ne sont plus soumis aux mêmes contraintes géographiques qui caractérisaient les marchés pharmaceutiques traditionnels. La publication renseigne que « la production, la distribution et la vente au détail peuvent être dissociées entre les pays et les continents. Car, ces plateformes numériques fonctionnent avec une faible contrainte géographique et une grande résilience. Lorsqu'une plateforme disparaît, son volume de transactions peut être transféré vers des plateformes de remplacement en quelques semaines ».

Un marché qui évolue plus vite que la réglementation

Au cours de sa dernière période de référence, l'ONU a recensé 688 nouvelles substances psychoactives dans le monde, dont 101 détectées pour la première fois. Durant la même période, l'Agence européenne des médicaments a indiqué avoir surveillé environ 1 000 substances, dont 47 nouvellement identifiées.

Ces composés peuvent être modifiés pour en accroître la puissance, altérer leur signature chimique ou contourner la réglementation. Selon l'initiative mondiale contre le crime organisé transnational, dans de nombreux pays, les autorités n'ont pas les moyens de les identifier ni de surveiller leur apparition, ce qui engendre d'importantes lacunes dans notre compréhension des substances en circulation et des risques qu'elles représentent.

« Ce défi est aggravé par l'augmentation des niveaux de contamination et de falsification, ainsi que par la prévalence croissante des mélanges de plusieurs drogues. Les opioïdes de synthèse tels que le fentanyl, les nitazènes et leurs analogues continuent de contribuer à la morbidité et à la mortalité liées à la drogue, mais la composition des stocks illicites devient de plus en plus instable », souligne la publication.

Mais, prévient-on, la menace que représentent les opioïdes de synthèse ne se limite plus au fentanyl. Les nitazènes, les orphines, les benzodiazépines, les tranquillisants vétérinaires et d'autres composés modifient, dit-on, la composition des marchés illicites. Que les preuves disponibles sont les plus solides en Amérique du Nord, en Europe et en Australie, tandis que la surveillance limitée ailleurs laisse de nombreuses zones d'ombre.

Politique en matière de drogues à l'ère du multilatéralisme en recul

Les marchés des drogues de synthèse se développent dans un contexte de désordre géopolitique croissant, alertent les rédacteurs. Qui soulignent qu’ils occupent désormais une place prépondérante dans de nombreuses stratégies nationales en matière de drogue, alors même que le consensus multilatéral qui structurait traditionnellement la politique internationale en la matière s'est affaibli.

Pour témoigner de ce désordre, le rapport rappelle qu’en mars 2024, deux résolutions de la Commission des stupéfiants ont été mises aux voix, rompant ainsi avec une tradition de plusieurs décennies de prise de décision par consensus. Lors de la réunion suivante de la CND, en mars 2025, aucune des six résolutions présentées n'a fait l'objet d'un consensus. Cette absence de consensus s'est répétée lors de la 69e réunion de la CND, en mars 2026.

D’où ce constat : ‘’les priorités en matière de sécurité nationale, les réponses unilatérales et les partenariats fondés sur des intérêts particuliers occupent de plus en plus l'espace laissé vacant par l'érosion du consensus multilatéral. Les marchés des drogues de synthèse sont par nature transnationaux, mais l'environnement politique permettant de les combattre est de plus en plus fragmenté ».

Or, alerte l'initiative mondiale contre le crime organisé transnational, l’affaiblissement des cadres multilatéraux profite aux réseaux criminels. Car ces derniers exploitent les failles juridictionnelles, font transiter leurs chaînes d’approvisionnement par des angles morts bilatéraux et se développent dans des espaces que les États ne peuvent ou ne veulent pas appréhender collectivement.

Néanmoins, l’organisation estime que l’architecture de coopération multilatérale sur laquelle repose la politique internationale en matière de drogues ne doit pas être considérée comme un échec. « Elle doit cependant être repensée au regard des rapports de force et des intérêts politiques qui régissent aujourd’hui le système international de politique des drogues. Pour répondre à cette situation, il est nécessaire de renouveler les investissements dans la surveillance internationale, les données fiables sur les drogues, le partage d'informations et la coopération. Il faut également adopter des approches qui conjuguent application de la loi et objectifs fondés sur des données probantes et la santé publique », suggère-t-elle.

CHEIKH THIAM

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