Le coût économique de la dégradation

Le passage de la note souveraine du Sénégal de Caa1 à Caa2, avec une perspective négative, intervient dans un contexte déjà tendu par la hausse du prix du carburant et la pression sur les produits de première nécessité. La conséquence la plus immédiate n’est pas une nouvelle hausse automatique des prix, mais une réduction des marges budgétaires de l’État pour amortir ces hausses.
La dégradation de Moody’s intervient alors que le Sénégal fait face à une forte pression de refinancement. L’agence estime que la dépendance accrue au marché régional augmente les risques de refinancement et la charge des intérêts. Elle souligne également le poids encore élevé des subventions aux carburants. Autrement dit, lorsque l’État doit emprunter davantage et à un coût plus élevé, chaque dépense supplémentaire consacrée à une subvention doit être arbitrée avec d’autres dépenses publiques. C’est là que la situation devient préoccupante.
Le gouvernement doit simultanément financer ses politiques publiques, honorer sa dette, maintenir les investissements et protéger les ménages contre les chocs de prix. La dégradation de la note réduit cette marge de manœuvre. Et lorsque cette marge se réduit, la question n’est plus seulement : combien coûte le carburant ? mais combien l’État peut-il encore payer à la place du consommateur ?
Depuis le 15 août, le supercarburant est passé de 920 à 990 FCFA, soit une hausse de 70 FCFA, tandis que le gasoil est passé à 755 FCFA, soit 75 FCFA supplémentaires. Le gouvernement explique cet ajustement par la progression des cours internationaux du pétrole, tout en affirmant continuer à subventionner une partie du prix à la pompe.
Le risque est à la fois financier, macroéconomique et social …
Le carburant ne concerne pas uniquement les automobilistes. Il entre dans le coût du transport, de la pêche, de l’agriculture, du commerce et de la distribution. Une hausse du gasoil finit donc par se retrouver dans le prix du transport et dans celui des marchandises acheminées vers les marchés. Le carburant est un prix transversal : lorsqu’il augmente, c’est toute la chaîne économique qui encaisse le choc. C’est l’effet domino.
L’enjeu est désormais celui de la transmission aux produits de première nécessité. Le transport plus coûteux renchérit l’acheminement des produits alimentaires. Les commerçants répercutent une partie de leurs coûts supplémentaires. Les producteurs eux-mêmes subissent la hausse du carburant et de certains intrants. Le résultat peut être une pression supplémentaire sur le prix du riz, de l’huile, du sucre, de la farine, des légumes ou du poisson.
Il ne faut donc pas dire que Caa2 provoque directement l’inflation. Le lien est plus subtil et renvoie au fait que la dégradation financière réduit la capacité de l’État à contenir les effets d’une inflation déjà alimentée par les coûts de l’énergie.
Le Sénégal peut ainsi entrer dans une mécanique difficile à casser : dette élevée, coût du financement plus élevé, marges budgétaires réduites, capacité moindre à subventionner, hausse des prix administrés, pression sur le pouvoir d’achat, revendications sociales, difficulté à poursuivre l’ajustement budgétaire.
Le gouvernement face à un arbitrage difficile…
Moody's elle-même identifie les pressions sociales parmi les facteurs susceptibles de compliquer l’ajustement budgétaire. Le risque n’est donc pas simplement financier. Il est macroéconomique et social. Plus l’État doit consacrer de ressources au service de la dette, moins il dispose de moyens pour amortir les chocs qui frappent les ménages. Et plus les prix augmentent, plus la demande sociale adressée à l’État devient forte.
Dès lors, l’État est pris entre deux exigences contradictoires. Continuer à subventionner fortement permet de protéger les consommateurs, mais alourdit davantage les finances publiques. Réduire les subventions et laisser davantage les prix refléter les coûts réels améliore la situation budgétaire, mais fait porter immédiatement l’effort sur les ménages. Dans les deux cas, le coût existe. La véritable difficulté pour le gouvernement sera donc de trouver le point d’équilibre entre assainissement financier et protection du pouvoir d’achat.
La dégradation à Caa2 ne signifie pas que les prix des denrées vont mécaniquement augmenter demain. Elle signifie surtout que l’État aura plus de difficultés à continuer de jouer le rôle d’amortisseur. Dans un contexte où le carburant vient déjà d’augmenter, cette contrainte financière peut accentuer les pressions sur les coûts de transport, de production et de distribution.
Au bout du compte, la question financière devient donc une question très concrète : combien coûtera désormais le redressement des comptes publics au Sénégalais ordinaire ?
KHALY SARR






